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Il y a 2 ans Flako avait sorti un album, Natureboy, dans lequel on pouvait lire le même schéma que ce qui se joue dans Compassion. Un voyage complet dans un monde aléatoire, imaginé par son auteur et dont on devine une matérialité certaine. Avec ce second album sobrement intitulé Compassion, Forest Swords nous guide dans les dédales d’une attraction aux limites impalpables mais dont il est le seul à connaitre aussi magistralement les rouages.

War it qui ouvre l’album est une subtile injonction à l’inaction. Jamais le titre ne se développera en laissant présager quelque grand mouvement que ce soit. Habillage sonore de l’avant apocalypse, on l’imagine accompagnant un soldat qui scruterait la situation d’un point de vue plus élevé que là ou se déroulerait réellement l’action avant de lancer l’assaut. Un assaut auquel le titre nous soustrait de par sa durée plus que réduite, nous faisant en fait entrer dans une action qui a vocation à se dérouler en bien plus d’étapes. Si l’on pouvait avoir un petit sentiment de frustration, on s’aperçoit vite qu’en fait rien n’est laissé en suspend puisque l’album entier semble mixé comme une fresque sans rupture précise.

The highest flood prend donc le relais en incorporant le facteur humain à l’équation avec ces voix d’outre tombe si propres à Forest Swords. Il y a quelque chose d’extrêmement romanesque et démesurément grand dans ces titres aux récits herculéens. Bien que petit à petit une mélodie moins séquencée s’implique, un aspect très tribal, gladiateur reste en trame de ces titres. Il faut en effet attendre la troisième piste pour voir s’adoucir grâce aux cloches et violons une ambiance toujours plus apocalyptique. L’équilibre se fait aisément avec des basses toujours plus percutantes. Panic aurait tendance à nous dévier vers l’orient et on croit sans aucune réticence cette voix qui nous assure « I feel something wrong/something is wrong ». Les choses s’accélèrent avec Exalter et sa flûte anarchique dont les aigus sont immédiatement opposés aux voix triturées dans tous les sens possibles: saccadées, mises en écho et rendues inintelligibles.

Après un tel moment, Border Margin Barrier ressemble à une ballade en eaux claires, un nouvel espace temps où tout irait moins rapidement, moins abruptement. Tout en douceur, c’est la façon dont Forrest Swords nous emmène vers Arms Out, premier single à avoir accompagné l’annonce de ce nouvel album et un des titres les plus humains de ce Compassion dans la place qu’il laisse aux harmonies vocales et dans la dualité homme/femme qu’il fait s’entrevoir pour la première fois. Il y a quelque chose de la créature en sommeil dans cet album; des voix, des sons, des ambiances dont on doute qu’elles soient tout à fait humaines mais qu’on ne peut s’empêcher de vouloir démasquer. Ce pourrait être la bande-originale des scènes de Stranger Things dans ce mélange entre fascination, peur et excitation comme le démontre un titre tel que Vandalism. De façon très minimaliste et subtile, Forest Swords installe une scénographie, une ambiance scellée de A à Z dans laquelle on se sent toujours plus happé. Il y a un génie tout particulier dans la mise en place d’un monde si cohérent, un univers dans lequel on est particulièrement esseulé de par sa noirceur et sa pesanteur.

Sur Raw Language on touche encore à quelque chose de différent, comme si on retournait enfin à la population, un titre libérateur qui annoncerait sans doute la fin du voyage. Et si ce n’est pas un clap de fin, qu’est-ce que Knife Edge pourrait être d’autre? Faisant les concessions mélodiques pour alpaguer même les plus sceptiques, c’est la conclusion typique/filmique d’un parcours assez linéaire qui ne bascule jamais dans le terne. Il y a une poésie développée sur plusieurs niveaux de noirceur et d’obscurité qui ne parvient cependant jamais à rendre imperceptible la démarche de la beauté. Fascinant comme un trou noir au fond duquel on se persuade qu’on aperçoit une lueur pour continuer à s’y enfoncer, Compassion réussit donc l’impossible: rendre confortable les abysses.

Forest Swords - Compassion
8Note finale
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