The rise and fall of cassette culture : un tour de manège dans le milieu musical du « do it yourself »

1976, quelque part à New York.

Quatre mecs aux perfectos un peu crades trainent de mauvais enregistrements des New York Dolls et pas mal de rancoeur sur le trottoir. Cheveux gras, vielles converses usées, ils sortent du Radio City Musical où ils viennent d’enregistrer leur album éponyme, 14 titres qui hurlent dans tous les sens un message on ne peut plus clair : Allez tous vous faire foutre. Ce quatuor, on les connait aujourd’hui sous le doux nom des Ramones. Papas du punk, contestataires visionnaires et sales gosses par dessus le marché, ils ont commencé là où le punk puise toute sa force : dans la colère. Dans la volonté d’indépendance d’une jeunesse en mal de tout, fatiguée des carcans sociaux qui ne cessent de devenir de plus en plus étroits,  dans l’envie de tout envoyer péter en écoutant les Stooges.
Cette période charnière du milieu des années 70 est marquée par un renouveau musical flagrant, mais aussi par un réel engagement politique, ou plutôt contre politique des artistes actifs sur les scènes internationales, et plus particulièrement aux Etats Unis, en France et en Angleterre. Contre qui se lève t’on ? Qu’il y a t’il a construire dans le music business des post sixties ? Et comment y trouver sa place en tant qu’artiste ?

Tout d’abord, il convient de faire un point sur la situation politique complètement chaotique qui assiège le globe en 1968. Les Etats Unis, secoués par de violentes émeutes dues à la lente déségrégation du pays, font face à de plus en plus de protestations aussi bien contre le gouvernement fédéral intérieur que contre la politique étrangère en cours, notamment concernant la guerre au Vietnam. Martin Luther King puis R. Kennedy meurent à quelques mois d’intervalle, assassinés. Les mouvements de libération de la femme commencent à voir le jour, notamment avec les Radical Women menées, entre autres, par Gloria Martin. On écoute les Beatles, Bob Dylan, Janis Joplin… On rêve d’un monde meilleur. En France, même topo. Mai 68 n’est qu’un symbole pour des années de manifestations estudiantines, ouvrières, et de longues batailles pour faire évoluer le gouvernement Pompidou, en déclin. On écoute Gainsbourg, les Stones… Quelque chose bouillonne dans les médiateurs des boys bands, mais il faudra encore quelques années avant que jaillisse du tangible, du concret de tout ce chaos, de toute cette envie de révolutionner la musique.
Et ce quelque chose, c’est le punk.

Banzai !

Alors qu’aux Etats Unis on parle de punk, à tort, dès le début des années 70 pour qualifier l’US garage, on considère la véritable « naissance » du genre avec l’émergence de la Sainte Trinité : The Ramones, The Clash et The Sex Pistols. Le garage, lui, attendra la sortie de cette compilation en 1972 pour s’imposer comme un genre à part entière.

Bien aidé avec l’avènement du Velvet Underground ou des Stooges dès les années 60, puis de Television et NEU ! au début des années 70, le punk rock explose dans les pays anglo-saxons entre 1976 et 1980.
Ce qui tranche directement avec ce qu’a pu proposer l’industrie musicale jusqu’ici ce sont bien sur les sujets meme des morceaux. Cette fois tout y passe : politique étrangère bidon, gouvernement hypocrite de Tatcher sur l’ile britannique ou de Ford et Rockefeller aux USA, sexe, drogues, ennui mortel et passion dévorante… Plus question de hululer « Wouldn’t it be nice to live together? » avec Brian Wilson, mais plutôt de scander « Fornication makes you happy / No escape from society ! » aux cotés de Jon King. Cet engagement qu’on pourrait qualifier de soudain ne l’est en fait pas du tout. Dès le début des années 70, le ska 2tone résistait à lui seul aux derniers débris laissés par l’apartheid et aux discriminations (malheureusement encore présentes aujourd’hui) envers les communautés africaines. Bref, le punk nait d’une volonté tout à fait politique de faire bouger les choses, avec plus ou moins de tact.

En plus de la complexité musicale qui découle de l’explosion du punk, se crée une véritable culture riche et prospère qui continue encore aujourd’hui à influencer directement une multitudes de groupes de musiciens, artistes plastiques, ect… Au centre de cette culture, un leitmotiv : Do It Yourself ! Essentiel à la compréhension de la volonté anti-consumériste du punk, le DIY s’applique partout. Sous sols reconvertis en salle de concert (quand l’underground était littéralement underground) , culture de plantes et de légumes afin de subvenir à ses besoins, couture et création de vêtements uniques à partir de produits de seconde main… On assiste à une mise en place concrète et absolument novatrice des principes d’anti capitalisme et d’écologie sociale réfléchie. Mais ce qui nous intéresse ici, bien plus que les ateliers jardinage, c’est l’enregistrement home made des cassettes des groupes de punk rock de l’époque.

Cassette Underground

On triche un peu sur la chronologie de l’histoire, mais qui est mieux placé que notre cher Daniel Johnston pour illustrer ce DIY musical ? Né au tout début des années 60 à Sacramento, Californie, Daniel Johnston n’est influencé ni par le punk, ni par la colère des gosses qui crient tout là bas, mais juste par l’amour qu’il porte à une dénommée Laura – qui finira d’ailleurs par épouser un croque mort. Great story, short story, bien qu’il semble se démarquer du punk à proprement parler, Johnston travaille dans l’application même de ce principe de DIY qui fleurit un peu partout dans les années 80. Sans le sou, il distribue des enregistrements home made où il n’est pas rare d’entendre sa mère monologuer sur la paresse de son fils, qu’il illustre par ses dessins au style sorti de nulle part… Et idolâtrés dans les années 90 par, notamment, Kurt Cobain. Ses cassettes, qui s’arrachent maintenant à prix d’or, ne sont ni plus ni moins que des enregistrements approximatifs des premiers titres de D. Johnston, de sa mère qui râle et son chat qui s’assoit sur son piano.
En 1981, enregistrer sur cassette ne provoque ni un engouement médiatique, ni une tendance quelconque. C’est avant tout un impératif pour pouvoir faire vivre sa musique, et la diffuser. Quiconque  possède un enregistreur et une guitare est maintenant en mesure de faire circuler sa musique : on remet alors en cause les maisons de disque qui exploitent les artistes, et on revendique la liberté de pouvoir rester fidèle à son identité musicale, mais aussi le fait de pouvoir travailler avec les gens que l’on aime, sans rendre de compte à personne.
Aux Etats Unis, on assiste à la naissance d’une multitude de petits labels qui épaulent la diffusion des dites cassettes, tels que Ladd Frith ou encore K Records ( qui jouera un rôle extrêmement important quand à la féminisation du punk et à l’acceptation du mouvement Rrriot Girls). R. Stevie Moore, génie expérimental à qui l’on doit tout, produit en solo depuis le début des années 70 une tonne de cassettes lo-fi quelque part à Nashville et on crée des centaines de fanzines éparses destinés à favoriser la diffusion et l’écoute des groupes locaux.
En Angleterre, avec des groupes comme Cleaners from Venus ou encore Cabaret Voltaire et Throbbing Gristle, la cassette culture atteint des sommets, avec l’ouverture de boutiques indépendantes spécialisées comme la très célèbre Rough Trade, et la mise en place de labels indénombrables qui valorisent les compilations d’artistes et les bedroom recordings , c’est à dire littéralement les enregistrements dans sa chambre, sans aucune acoustique et une passoire comme instrument majeur.

Enfin, en Angleterre comme aux USA, la cassette culture s’accompagne d’une très grande diversité quant aux illustrations attachées à ces dernières, faisant ainsi de la cassette audio un véritable objet d’art. On notera que l’artwork souvent poussé des cassettes de demo se rapproche de l’art mail, qui consiste alors à envoyer par la poste sous forme de carte postale ses oeuvres plastiques. Même moto : the cheaper, the better.

Nostalgique du cool

Avec l’arrivée du compact disque puis du mp3, la cassette culture s’éteint tout doucement à la fin des années 90. Les maisons de disques reprennent leur contrôle du monde (on blague), les artistes cessent d’être honnêtes envers eux mêmes (on blague à moitié) et on rigole au nez de nos parents quand ils nous parlent de leur commodore (en même temps c’est vraiment très drôle). La musique et son industrie suit son cours, et non, ce n’est pas une fatalité. Oui, il est normal de passer à d’autres moyens de diffusion au fur et à mesure que nos technologies avancent. Si Joe Strummer avait eu un ordinateur, n’aurait il pas préféré partager ses morceaux sur bandcamp, en respectant la gratuité du service et le doigt d’honneur aux managers?
Seulement voilà. Nous vivons dans un siècle larmoyant où il est de bon ton de pleurer sans arrêt sur les années 80 et 90. On regrette l’underground anglais, les squats punk à New York, et les perfectos en skai. Beaucoup moins les années Tatcher, le vinyl porté au premier degré et Indochine. Et il est de très bon ton ces derniers temps de regretter la cassette comme support audio.
Essayons de soulever de véritables questions, et non pas de suivre le courant incessant de la tendance « retour vers le futur » : sans, bien sûr, parler d’artistes comme R. Stevie Moore qui ont probablement zappé le passage au cloud, comment percevoir le retour des labels cassette-only sur nos joyeux médias ? Tout d’abord, l’ironie réside dans le fait que ces labels utilisent l’internet afin de rester visibles pour leurs auditeurs. Exemple : l’excellent label OSR Tapes. Si l’on comprend l’enregistrement sur cassette des artistes, il nous est beaucoup plus compliqué de saisir l’existence de leur site web. Il existe par ailleurs quelques labels que l’on partage sous le manteau, encore adepte de la diffusion cassette / fanzine. Mais beaucoup trop restent dans un entre deux agaçant , qui finalement nous paraissent refléter un point sensible de notre époque : le fashionable. Bien que nous méritons une peine capitale pour tous les anglicismes de cet article, rien ne correspond mieux au problème actuel que ce petit mot. Tout est potentiellement une mode. Et rien ne marche mieux aujourd’hui qu’un retour aux années rêvées, les années 80 et 90. Mais pourquoi faire ? Le punk ne veut plus dire grand chose, le DIY s’est trouvé un autre chemin et il est de plus en plus compliqué de trouver un walkman en bon état.

Le retour à la cassette culture de nos jours est un non sens. Il est possible aujourd’hui de diffuser sa musique sur des plateformes virtuelles aussi peu contraignantes, gratuites et il est possible d’en créer des milliers d’autres. Parce que nous vivons dans un monde en mouvement, il est plus que jamais temps de ne pas se retourner sur le passé en essayant de le recréer dans un contexte radicalement autre.
Bien sûr, nous ne rejetterons jamais la cassette, le vinyl et les vieilles consoles NES comme objets d’art et de culte. Mais nous nous demandons seulement si il n’est pas inutile de recréer une sous culture née de la colère, de la rage et de la volonté de changement en réutilisant les mêmes objets, alors que ces sujets peuvent et devraient s’exprimer de manière complètement différente aujourd’hui : on peut voir des centaines de sous cultures émerger quotidiennement, et réutiliser l’ancien pour créer quelque chose de vraiment novateur. A voir, notamment, l’hallucinante Vektroid, patronne de la vaporwave, samplant à tort et à travers des émissions obscures de la BBC 80’s.
La cassette, comme nous l’avons vu, a été un symbole pour une culture toute entière, recoupant des enjeux politiques, sociaux et économiques importants.

A nous de trouver le notre.