Les clips de Rihanna ont toujours eu un versant trash et sexuel ayant vocation à choquer. Plus sa carrière avance, plus elle développe cette image de fille badass, appréciant des choses étiquetées comme « de mecs » : la weed, le strip club, faire pleuvoir sur le cul des strippeuses, traîner en bande avec ses potes. Elle a le seul gang de meufs crédible avec celui de Sophia Grace. Le clip de Poor it Up qui la montre twerker mémorablement a ainsi marqué un tournant dans l’esthétique de Rihanna qui s’applique autant au visuel qu’à sa musique, aux instrus, paroles et rap beaucoup plus viril.

Dans une moindre mesure, Beyonce a fait la même chose sur son dernier album en jouant avec l’image de la femme sexy à l’allure un peu badass entourée de ses gows. Mais à la différence de Rihanna, elle se réclame comme féministe, est une femme mariée, mère, croyante, engagée politiquement. Son coté pute et « dure à cuire » apparaît alors juste comme un personnage, une fantaisie que lui permet le nom de Beyonce sans aucun rapport avec l’exemplarité qu’elle peut incarner en tant que personne. A l’inverse, le personnage de Rihanna est plus complexe et pousse beaucoup plus loin le coté trash à peine esquissé par Beyonce. Elle s’affiche régulièrement nue, gobe de la drogue et cogne des femmes dans ses clips. Ses multiples conquêtes et son goût pour la weed sont de notoriété public, et elle ne délivre pas de speech d’encouragement à l’égard des jeunes filles. Il semble qu’elle mène sa vie comme si elle n’était pas regardée par des millions de gens tout en sachant très bien comment s’y prendre pour rester dans le game : 7 ans qu’elle est là.
Avec Bitch Better Have My Money, la polémique habituellement suscitée par les clips de Rihanna a atteint un autre niveau et s’est déplacée du terrain de la pop culture au terrain intellectuel, de l’atteinte aux bonnes mœurs au débat sur la misogynie et le féminisme.

La question préférée

On rappelle que le morceau fait écho à une affaire qui a conduit Rihanna au procès contre une firme de conseils lui ayant fait perdre plusieurs millions de dollars : la revanche était de mise. Le clip montre Rihanna kidnappant une femme qui est le stéréotype de la riche pétasse blanche, lui fait subir toutes sortes de sévices et d’humiliation avec son gang (déshabillée, forcée à ingurgiter drogue et alcool, suspendue), le tout afin de récupérer l’argent que son mari lui doit. Il n’en fallait pas moins pour que les féministes s’insurgent et accusent Rihanna de justifier et de glorifier la misogynie. Les critiques portent d’abord sur l’utilisation de la femme comme un objet dénué de sentiments, dont la souffrance n’importe pas puisqu’elle n’est qu’un moyen d’atteindre l’homme, l’ultime trophée. On a avancé que la femme était dénudée quand lui restait habillé et connaissait une mort relativement douce par rapport à ce que subissait sa dulcinée même s’il se fait tout de même saigner au couteau. De là, on arrive à une autre critique qui est celle de la sexualisation de la violence. C’est un fait, Rihanna martyrisant une mannequin topless est certainement plus excitant pour la plupart des gens que Rihanna martyrisant un homme topless. Il ne faut pas oublier que nous avons affaire à Rihanna. Ses clips ont toujours eu une dimension provocatrice, sexy, et les hommes y ont rarement une place centrale. Dans le clip de Poor it Up qui se passe pourtant dans un strip club, c’est toujours des femmes qui sont montrées. La critique principale réside dans la violence d’une femme à l’encontre d’une autre : Rihanna serait anti-féministe et entretiendrait la misogynie. Bon.
Face à ça, d’autres ont vu au contraire dans le clip une avancée pour le féminisme. Enfin une femme peut en violenter une autre comme un homme le ferait, sans que cela ne soulève autant de critiques. Féminisme aussi par la simple figure de Rihanna qui incarne le succès d’une femme noire respectée, riche à souhait, menant sa carrière, co-réalisant ses clips le tout dans un milieu dominé par des hommes, celui de l’industrie musicale et particulièrement du hip-hop. Aussi bienveillants et pertinents que sont ces arguments de défense, ils alimentent le débat dans la mauvaise direction et continuent de répondre à la mauvaise question : est-ce que ce clip est féministe ?

Dans ma paranoïa

Quelle importance ?
On peut imaginer que Rihanna est une femme intelligente. Si elle avait voulu délivrer un message féministe dans un clip, elle l’aurait fait de manière moins alambiquée afin que ce soit compris comme tel. Ce n’est pas nécessaire de se livrer à une analyse approfondie, de chercher des contre-arguments et de faire parler chaque image pour tenter de démontrer le contraire. Le clip n’a pas à être féministe sous le simple prétexte que Rihanna est une femme. La violence que l’on reproche au clip, un reproche qui peut être légitime, ne devrait pas être soulignée sous l’angle de la violence contre une femme mais de la violence contre un être humain tout court. La torture et la violence sont condamnables de la même manière qu’elles touchent un homme ou une femme, ceci fait partie de l’égalité de traitement que réclament tant les féministes. On peut juste se demander si le scandale aurait été le même si Mads Mikkelsen avait été la principale victime des tortures ou si on y aurait applaudi Rihanna pour avoir inversé les rôles. Le simple fait que ses potes et elle aillent régler leurs comptes sans l’aide d’aucun homme, sans dire que Drake n’aurait pas été crédible dans le rôle, devrait déjà apparaître comme une marque de l’engagement de Rihanna pour l’empowerment des femmes.
Les débats se sont au fur et à mesure orientés sur le volet moral et sur le fait que la fin de la vidéo ne montrait pas Rihanna punie pour ses crimes mais au contraire victorieuse et couverte d’argent. Cela renverrait le message à ses jeunes fans que le crime paie et que l’usage de violence n’a non seulement rien de condamnable mais peut en plus s’avérer efficace. A ces mots, on rappellera simplement qu’il s’agit d’une vidéo scénarisée et qu’elle vise principalement à mettre Rihanna en valeur. Elle ne va donc pas se solder par son échec. C’EST UNE FICTION. Il ne faut pas croire que les jeunes fans de 12 ans de Rihanna y verront tous les symboles de misogynie, racisme etc. que nous y décelons. Ils se contenteront peut-être juste de voir trois filles régler leurs affaires toutes seules, peu importe ce qu’il en coûte. Toutes les jeunes filles qui ont vu ce clip ne vont pas foutre à poil leurs camarades de classe et les forcer à fumer de la weed, de même que le clip ne va pas engendrer des criminels. C’est le même débat qu’il y a eu aux débuts du hip-hop quand on accordait aux groupes et aux textes le pouvoir d’encourager les jeunes à la violence contre des flics, contre des blancs, contre des femmes. Il est intéressant de voir qu’après tant d’années, malgré la popularisation du hip-hop, on lui attribue le même pouvoir et il suscite les mêmes craintes.

Sur ma route

L’exagération est telle dans le clip qu’il est impossible ne de pas y déceler de l’ironie. Il y a davantage quelque chose de Spring Breakers dans les couleurs fluo et le rose à outrance, les filles aux fausses allures de pétasse et la mise en scène cocasse des tortures qu’une réelle apologie de la violence. On y voit Rihanna chanter avec la femme qui se balance en fond, le twerk contre son visage, le rire béat causé par l’alcool et la drogue.
Il serait plus judicieux de remettre ce clip dans le contexte de la carrière de Rihanna en tant qu’artiste hip-hop et non en tant que femme dans un « monde dominé par des hommes » comme on a pu le lire « I respect Rihanna as an artist, and as a woman in a male-dominated world ». Ce clip est parfaitement cohérent dans son évolution, elle continue de construire cette image de badass. A voir comment elle sait mener sa carrière depuis le début, il serait une erreur de croire qu’elle a fait ici un faux pas. Son côté directrice artistique montre qu’elle n’est pas victime de l’image sexy, mais qu’elle construit cette image sciemment et qu’elle en maîtrise l’esthétique. Elle savait très bien la controverse qu’elle susciterait avec ce clip et a introduit de nombreux sujets de débats : le féminisme, la race, la violence, la sexualité. En somme, elle a donné un os à ronger à l’internet pour plusieurs semaines. Seule Rihanna sait s’il y a réellement un message dans ce clip ou non. Jusqu’à maintenant, elle n’a pas jugé la polémique suffisamment sérieuse pour qu’elle ait à s’exprimer. Ne doutez pas qu’à l’heure qu’il est, elle regarde sûrement cette agitation d’un œil amusé en fumant de la weed sur son yacht avec ses potes.