Parler de musique expérimentale revient à parler de tout et de rien tellement le terme est vague, servant à désigner toute musique qu’on ne sait catégoriser, toute sonorité qui relève de l’étrange et de l’inconnu. Le but de l’expérimentation c’est précisément de s’aventurer au delà des frontières du connu. Il en va souvent derrière d’une recherche presque scientifique de nouvelles sonorités, de nouvelles techniques et de nouveaux assemblages mais aussi de la musique comme un outil pour creuser un concept.

L’expérimental traîne alors avec lui une connotation plus ou moins péjorative. On l’écoute les yeux plissés, plus pour l’expérience ou par curiosité pour le concept derrière que par plaisir. Considérée difficile d’accès (parfois à juste titre) elle apparaît comme réservée à une écoute intellectuelle pour un public lui aussi intellectuel, établissant comme une hiérarchie entre ceux capables de déchiffrer la beauté et le message derrière un amas d’expérimentations sonores et ceux qui demandent quelque chose de plus intuitif et sensoriel à la musique.

Schengen musical

Mais voilà ces dernières années force est de constater que les frontières sont devenues poreuse et des artistes adeptes de sonorités à priori peu accessibles ont accédé à une audience bien plus large que leur musique aurait pu le laisser prévoir. Arca, Holly Herndon, Oneohtrix Point Never, Sophie ou encore Fatima Al Qadiri: leur succès reste peut être restreint à un public averti mais averti par les sites les plus influents de la sphère musicale (Pitchfork, The Fader, Fact, Xrl8r, Resident Advisor) qui les soutiennent à coup de grands formats et relaient leur moindre actualité. Alors comment l’expérimental a gagné sa place dans les clubs ? Et qu’est-ce que ça change ?  

On en revient toujours à cette fameuse phrase « avec internet les gens écoutent de tout », bateau certes mais néanmoins vraie. Notre manière d’écouter de la musique mais aussi nos attentes envers celle-ci ont considérablement changé : ayant accès à tout plus facilement, nous sommes plus exigeants. Capables de passer du tout au tout en un clic, de passer des heures sur bandcamp, soundcloud et blogs obscurs, nous sommes toujours en quête de découvertes, de nouvelles sonorités, d’une prochaine claque. Notre oreille s’habitue progressivement et réclame de la nouveauté: toujours plus haut, toujours plus fort. C’est là qu’intervient l’expérimental.
Prenons Flying Lotus ou Four Tet. Le premier a été sanctifié et changé le hip hop en mêlant jazz, hip hop, musiques électroniques et sonorités indescriptibles. Le second est un producteur et dj de génie, adepte de morceaux complexes, aux rythmes changeants, capable d’enchaîner de la techno avec des chants de Bollywhood, de rendre hype un chanteur syrien. Pourtant le caractère incongru de leur musique est ce qui leur a ouvert les portes de la postérité, c’est précisément leur étrangeté qui est louée. On retrouve en un seul artiste voir en un seul morceau ce qu’on recherche en plusieurs : la diversité des influences et des styles, la variation des rythmiques, la nouveauté des sonorités. Ça ne veut pas dire que nous sommes pour autant prêts à tout entendre et la tolérance a des limites, si le grand public a fait un pas vers l’expérimental c’est parce que l’inverse est aussi vrai.

Pop up

A l’opposé de l’expérimental: la pop. Royaume du mielleux et du facile où la musique est conçue pour plaire au plus grand nombre, format couplet- refrain- couplet de 3 minutes, les chansons se déroulent sans surprise, c’est le « populaire » au sens pauvre du terme. On parle de « guilty pleasure » pour se justifier et avoue aimer Justin Bieber comme on confesse un pêché. Pourtant face à des auditeurs plus avertis et en tant que nouveau terrain de jeu, la pop s’est complexifiée au point de livrer les artistes les plus intéressants actuellement. Caribou, Grimes,  Kelela, FKA Twigs, Fatima même Young Thug et Mykki Blanco: tous ont su innover au sein d’un cadre restreint en alliant populaire et expérimentation. Le chant est au centre mais la musique à une place majeure et il n’y a qu’à voir les producteurs derrière pour comprendre : Arca (FKA Twigs), Flako (Fatima), Night Slugs (Kelela), Daphni (Caribou): preuve de la curiosité et de l’attirance mutuelle entre pop et expérimental. Young Thug et Mykki Blanco peuvent sembler hors propos « du hip hop et pas de la pop » mais depuis que le hip hop  est une industrie, que les rappeurs ont acquis le statut de pop star et qu’un morceau de hip hop épouse le même format qu’une track de pop, au final quelle est la différence? Il n’est pas question de se renier pour le succès commercial mais seulement si l’expérimental est devenu acceptable et populaire, si tout est toléré et devient audible (même la transe), si l’expérimental a des qualités pop, au final la pop ne devient elle pas elle même un terrain d’expérimentation d’autant plus intéressant ? Renouveler et innover au sein d’un genre cloisonné, à vocation grand public et au format contraint (3.30, couplet- refrain) n’est il pas un bien plus grand défi ?

Kanye West résume à lui seul les liens entre pop et expérimental. Lorsqu’il fait 808 & heartbreak en 2008 le vocodeur n’est pas accepté comme maintenant, c’est un outil encore utilisé principalement pour atténuer les faussetés de voix, utilisé pour masquer et dont l’utilisation aussi doit être masquée plutôt qu’affichée (seul T-Pain l’avait utilisé ouvertement ce qui lui avait valu quelques railleries). La critique et le public ne comprennent pas trop ce parti pris et ce revirement musical, ni l’esthétique qui l’accompagne: affichage d’une dépression post-rupture et d’un deuil, cœur flétri en couverture. Quelques années plus tard l’album est considéré comme un game changer et le vocodeur est presque gage de succès, et on peut parier que Yeezus suivra le même chemin. Là encore l’album est reçu de manière mitigée, entre ceux qui crient au génie et à la mascarade il y a au moins un point qui fait consensus: il a inventé un son jamais entendu auparavant- du moins dans le hip hop. Le fait qu’une pop star comme Kanye West s’autorise de telles expérimentations sonores, aille chercher Arca et TNGHT pour produire ses morceaux et qu’on entende un titre comme Black Skinhead à la radio ouvre alors un boulevard à tous ceux qui veulent tenter des choses un peu différentes.

« I’d like my music to be even more experimental and accessible at the same time » c’est encore une fois Holly Herndon qui parle le mieux et si son album Plateform parvient à faire ce tour de force, la voix y est pour beaucoup: entre les craquements, les bruissements, les sonorités d’ordinateur, la voix fluette et claire d’Holly vient tempérer. C’est quelque chose qu’on retrouve chez les artistes cités précédemment, Oneohtrix Point Never, Sophie, Fatima Al Qadiri, Laurel Halo, tous font apparaître la voix. Dans l’expérimentation des sonorités et le chaos qui peut en résulter, elle reste un élément connu auquel on peut se raccrocher. Ce n’est pas incompatible pour autant puisqu’en tant que composante musicale elle fait aussi partie des éléments avec lesquels il faut innover. Elle est alors souvent modifiée, répétée, malmenée, relayée au second plan, renouvelée et fruit d’expérimentations mais tout de même rassurante. Arca fait en cela figure d’exception.

De la distinction

Le fait est que le public est plus exigeant d’une part et beaucoup plus au fait des techniques de marketing de l’industrie musicale d’autre part (qui n’a jamais vu le reportage M6 sur la fabrication des tubes de l’été). Face aux tracks très léchées il y a une nécessité de différenciation pour les artistes mais aussi pour le public qui veut affirmer ne pas écouter la même chose que tout le monde. Ces artistes apportent un compromis: certes c’est de la pop mais celle-ci à une dimension plus expérimentale qui lui confère une sorte de légitimité.

Au-delà de la musique la dimension esthétique joue beaucoup dans leur succès. Que ce soit ses lives, ses clips ou ses chansons: chaque projet d’FKA Twigs est une performance en soi, même chose pour Grimes ou Mykki Blanko qui s’est aussi fait connaitre notamment grâce à son double féminin et ses lives. Young Thug entretient l’ambiguïté sur sa sexualité et joue avec les règles d’un genre très codifié, Kelela se fait plus discrète mais quiconque l’a vu en live ne peut pas nier la puissance de sa sensualité et son pouvoir de fascination. Ces artistes qui viennent de scènes underground et leur producteurs venant de l’expérimental ont importé avec eux le principe du concept, c’est-à-dire ne pas juste proposer de la musique mais venir avec un tout, « un univers » comme dirait Marianne James, une sorte de packaging qui permet de faire passer la pilule d’une musique peut-être un peu moins accessible. Cela ne signe pas le glas de la pop commerciale pour autant, pour preuve les succès de Carlye Rae Japsen et Taylor Swift, mais en redonnant une dimension plus complexe et complète alliant musique, esthétique et politique (défense cultures gays et queer, féminisme), ces artistes viennent redonner leur sens au terme de « pop »: loin d’être nécessairement quelque chose de creux la pop c’est aussi Etienne Daho et Flavien Berger, Justin Timberlake et Damon Albarn.

Ces allers-retours entre pop et expérimental provoquent des changements au sein de ces genres eux mêmes mais aussi dans notre réception. Dans les deux cas il s’agit de s’ouvrir à un nouveau public et à un nouveau monde: l’expérimental n’est plus réservé à une élite, la pop n’est plus l’apanage des malavisés.

 

 

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