La scène se déroule un mardi, aux alentours de 11h30. Patrick Timsit est invité de Nagui sur France Inter et annonce de but en blanc, sans détour, l’inévitable: il y aura une suite au film Stars 80. A peine le temps de digérer la nouvelle que l’animateur déclare « C’est vrai que ça fait toujours plaisir de retrouver toute cette bande ». Alors oui, donc juste une précision: dans quel monde? Dans quel monde, Nagui, les gens se réjouissent de voir Richard Antonina et autres confrères leur rappeler à quel point il est difficile de vieillir et l’hermétisation à tout un tas de nouvelles références et champs culturels? Et bien visiblement dans le monde qui existe tout autour de la bulle dans laquelle nous autres, adeptes du présent, vivons. A partir de là défilent tout un tas d’informations semblant aller dans le même sens: le retour de Charles Aznavour sur scène, les affiches de la tournée de Johnny, Véronique Sanson, Francis Cabrel. Comme il est doux ce climat là, tellement familier qu’on se croirait en 2003. Alors il est où en fait le problème avec la nouveauté les gars? Pourquoi continuer à faire comme si on n’avait personne d’autre à mettre à la place de nos héros nationaux, nos « mythes »? Comment se fait il qu’on nous impose en permanence une nostalgie d’une époque que la plupart d’entre nous n’a pas vécu ?

La vie avec Amplifon

Derrière cette imposition consentie et massive d’un espace temps auquel nous sommes étrangers se trouve peut-être une main tendue des générations antérieures afin de se trouver un espace de consensus, de réflexion commun. Prenons un exemple tout à fait fictif: dans un souci d’héritage vous avez décidé d’entamer une discussion avec votre oncle. Suite à une formule de politesse sur vos centres d’intérêt que vous avez eu la naïveté de prendre au pied de la lettre, vous vous êtes lancé dans une tirade sur Maincraft et la supériorité de Drake sur sa dernière tape avec Future. Une fois le dialogue de sourd bien consumé, force est de constater que a) vous ne serez pas sur le testament, b) il est temps de revenir en terrain connu. Grace à Dieu (Pascal Nègre) se font alors entendre les premières notes de Tournent les violons de celui qu’on appelle carrément par ses initiales: JJG. D’un coup, vous êtes enfin sur la même longueur d’ondes et pouvez enfin voir se rallumer la lumière dans les yeux de votre interlocuteur. Pourtant vous aviez 7 ans quand ce titre est sorti. Mais depuis 2001 vous avez eu des cours de musique dans lesquels vous avez eu la chance de vous familiariser avec la discographie complète du monsieur, il y a eu Génération Goldman et tout un tas d’autres interventions télévisuelles ou radiophoniques pour faire de vous un fin connaisseur d’un titre que, selon toute logique chronologique et humanitaire, vous n’auriez jamais du retenir par cœur. L’idéal du consensus, la tentative vaine d’éviter à tout prix la fracture culturelle, pourtant normale voire saine, entre les générations fait que l’on nous tire vers le passé plutôt que d’imposer le présent comme champ de création de nouvelles références.

Le diktat de la référence commune

Peut-être peut on expliquer cette glorification permanente des références passées par la difficulté d’en créer de nouvelles, aussi consensuelles. Déjà parce que tout est sujet à polémique, ensuite parce que nombre des titres potentiellement assez charismatiques, puissants pour devenir des anthem sont en anglais, excluant de ce fait toute une partie non anglophone de la population. Ensuite parce que, de base, les deux générations consomment de la musique sur des médias différents et accèdent donc à deux catalogues tout à fait dissociables l’un de l’autre. Il reste la radio me direz-vous, média plus ou moins inter-générationnel s’il en est un. Oui, certes. Sauf qu’en 2015 Skyrock passe Un ange dans le ciel (2004), NRJ propose une version remixée de Sugar Baby (2007) et Black M côtoie les sommets en nous parlant de sa prof de français de collège. Comment, dans de telles conditions, espérer créer des références consensuelles quand chacun  se retranche dans ses expériences de jeunesse passées? Il y a peut-être ça alors, la faiblesse des textes actuels présentés comme l’offre de masse, trop niais pour être intemporels, trop simplistes pour être pris au sérieux par n’importe qui évoluant dans un environnement différent d’une cour de collège/lycée/discothèque (attention je parle ici de l’offre radiophonique pas de l’offre musicale en général). Mais il y a surtout l’absence criante de plateforme neutre qui pourrait créer cet espace de consensus.

No-go zone

Il faudrait se détacher de l’idée saugrenue qu’il faille forcément prendre position et vous catégoriser comme tel ou tel profil d’auditeur, vieux jeu, provincial, clubbeur, urban (incluez ici tout être ayant une connaissance de Joey Starr dissociée de Maïwenn). Êtes-vous un auditeur de Skyrock destiné à ce qu’on s’adresse à vous comme si vous n’alliez jamais réussir à formuler autre chose que des skydédi? Etes-vous plutôt branché(e) sur Nostalgie, revivant en boucle un âge d’or dans lequel Lilly Wood And The Prick fait de temps à autres son apparition? Ou peut-être êtes vous un auditeur de FunRadio, vivant la vie comme un long before? Un amendement passé ces derniers jours prévoit de ne plus pouvoir compter au-delà d’un certain nombre de passage du même titre ce dernier comme participant à l’effort de promotion de la chanson francophone, ouvrant de fait les grilles de programmation des radios à deux nouveaux morceaux dans la langue de Molière. Une nouvelle qui aurait pu être une bonne nouvelle si elle n’était pas synonyme du fait qu’on va devoir de nouveau choisir dans un catalogue Universal pré-sélectionné par les mêmes qui ont déjà choisi pour vous le tube de l’été 2016 à l’heure où on parle et surtout qu’au final, nous autres allons nous retrouver sur Spotify/Soundcloud/Bandcamp pour tenter d’échapper au dernier produit 100% préfabriqué qui servira à atteindre les bons quotas quand la génération de nos pairs subira en silence le déclin de l’exception culturelle française ou se retranchera dans sa radio spécialisée afin d’éviter un nouvel affront lyrique.

Coup d’un soir

Il y a donc le fond mais aussi la forme. Il faudrait voir à changer de posture quand il s’agit de présenter les références de nos amis les jeunes. On pourrait commencer par cesser de présenter un talent populaire au sein de la « génération Y », si tant est que ce terme veuille dire quelque chose, comme un « phénomène ». Non seulement le terme fait passer au second plan la dimension artistique d’un talent mais il le présente aussi comme une lubie, une énième passade condamnée à être broyée par la cruelle consommation réfrénée des enfants du net quand il s’agit de culture. Eventuellement on pourrait continuer en arrêtant de placer tel ou tel artiste « dans les pas de », ou « dans la lignée de (placer ici Brel, les Rita Mitsuko ou Gainsbourg pour un prestige consensuel) ». On pourrait faire un parallèle assez intéressant avec un autre évènement ô combien traumatisant survenu il y a une dizaine de jours. Le départ de notre Madonne à nous, notre reine déchue, Claire Chazal. Comment comprendre la différence de durée de vie qu’on octroie aux icônes de deux générations différentes? « It’s all because of the internet » aurait sans doute dit Childish Gambino. Oui, sans doute y-a-t-il de ça. Mais qu’y a-t-il d’autre pour expliquer le tollé provoqué par le départ d’une femme ayant passé 24 ans à son poste et dans le même temps qu’on parte du principe qu’une certaine Louane ou Mouloud Achour est un phénomène produit de la société qui, à part s’il arrive à déjouer les pronostics, n’a en aucun cas vocation à s’inscrire dans un temps long ? Il y a un drôle de rapport, une interdépendance entre légitimité et pérennité qui ne laisse aucune chance à ceux qui décident de ne pas occuper en permanence l’espace médiatique. Parce qu’en fait il semblerait que ce soit ça la stratégie adéquate, l’occupation permanente de la place que vous avez obtenu, la présence continue qui après un certain temps fait passer pour désuète (voire insultante) la question de la légitimité et/ou du talent.

Génération Antenne 2

On a déjà effleuré le sujet ici mais ces questions sont à mettre en relation avec les récentes indignations dénonçant l’âgisme dans le milieu hollywoodien et musical. En France on serait pas loin de prendre le contrepied de nos cruels amis américains en ayant la fâcheuse tendance à majoritairement favoriser la visibilité, la promotion, la valorisation des stars et références d’un âge certain. Il n’y a qu’à jeter un coup d’oeil rapide aux tracklist de The Voice, au bruit qu’à fait le retour de Telephone, aux castings et histoire des films de l’été (Un moment d’égarement, Entre amis, Le retour des trois frères…). On nous propose chaque été avec de subtiles variantes ces acteurs en pleine descente de hype, amis de 30 ans qui se retrouvent (généralement en province) pour gérer une situation x ou y tout en faisant une remise en question complète de leur vie, leurs relations, leur optimisation du temps qui passe. Le délire est total, la réflexion tout à fait au rendez-vous quand à l’écho rencontré chez les moins de 30 ans, inexplicablement présent. En effet il serait tout à fait de mauvaise foi de blâmer uniquement ce mode de fonctionnement sur un appareil médiatique ou des industries culturelles quand le public plébiscite massivement et à intervalles réguliers cette « ligne éditoriale » généralisée. Le phénomène drainant des masses de jeunes gens modernes dans les salles obscures diffusant ces films ou devant les émissions du midi est un mystère impénétrable mais dans ces conditions d’approbation populaire comment ne pas se dire au fond qu’on a les références que l’on mérite ? Et si elles sont terriblement passéistes, nostalgiques et empreintes de résignation, elles ne sont finalement que le miroir de notre quotidien.

Contrairement à ce qui pourrait ressortir de cet article, il ne s’agit pas de dévaloriser ou de dénigrer le passé. Simplement de constater tous ensemble que comme son nom l’indique, il n’est plus là et qu’éventuellement, au lieu de s’acharner à le raviver on pourrait s’extasier devant le présent. Profiter de cette occasion pour se créer dans une nouvelle matrice qu’on aurait construit ensemble, un ensemble de références, de souvenirs et d’héritage culturel VRAIMENT commun. Une idée que chacun partagera avec excitation, surtout quand la grille dans laquelle on vous propose de faire ceci ressemble tant au passé. Oh et puis allez, on se fait un Frank Ocean, Nostalgie/Ultra, rah c’était quand même autre chose à l’époque.