Il y a quelques semaines sur Facebook, là où s’accumulent d’habitude des posts de Complex nous tenant informés du statut matrimonial de toutes les célébrités que compte le monde, s’affichait une nouvelle dont le sérieux et le sujet détonnait un peu. Kid Cudi annonçait qu’il s’était lui-même fait interner par mesure de précaution afin d’éviter de commettre l’irréparable. Parce qu’à chaque personne publique incombe un certain nombre de devoirs, Kid Cudi implorait le pardon populaire dans un post Facebook, comme s’il y avait quelque chose de honteux et répréhensible à perdre le contrôle de sa condition psychique et médicale. Si Kid Cudi avait été une star de la pop ou de la folk, il y aurait eu de grandes chances pour que ce message n’eût pas pris les mêmes allures de demande de grâce. Mais Cudi est une star du rap, et le rap, dans sa vision la plus caricaturale mais hélas la plus partagée, c’est un monde de durs, un monde d’hommes et de course à la réussite, un monde dans lequel on ne s’effondre qu’à cause d’une balle.

Pour avoir un aperçu de l’accueil qui est réservé aux rappeurs qui, sans parler de dépression, tentent d’exprimer leurs états d’âme, il n’y a qu’à se référer à l’adjectif que vous aurez forcément croisé si vous traînez dans les milieux : fragile. Là où de nombreux genres musicaux fondent leur identité presque exclusivement autour de sentiments sombres, de tiraillements, d’errances personnelles et de descente aux abîmes, le seul point faible autorisé aux rappeurs est les femmes. Sans minimiser la souffrance qui découle d’une histoire de cœur, on ne peut que regretter le cantonnement de la thématique à un sujet aussi restreint. De plus, la surexploitation du créneau par un certain nombre de très grands noms du rap game (coucou le Canada) tend à théâtraliser à l’excès et à rendre superficielles des souffrances qui peuvent dégénérer.

Les paradis artificiels

 

L’apparence joue un rôle central dans la culture hip-hop, il faut afficher son argent, afficher son talent, afficher sa dureté. Nombreux sont alors les artifices auxquels les rappeurs ont recours pour dissimuler leur mal-être et éviter de perdre : 1) Street Cred, 2) Respect des pairs, 3) Respect des auditeurs. Pour ne pas avoir à nommer et donc admettre ses périodes sombres, les rappeurs ont les mêmes recettes que nous : les substances « récréatives ». Seulement un océan – et une législation médicale – nous séparent. Ainsi, quand vous vous perdez dans votre whisky bon marché, ces messieurs quittent terre en vidant une bouteille de lean. Les éloges à la boisson violette sont devenus un incontournable du rap de ces dernières années, on peut citer entre autres ASAP Rocky (« Purple swag »), Earl Sweatshirt (« I’m fleeting thoughts on a leash/ For the moment, high as fuck/I’ve been alone in my suit for the longest »), Future avec son « I’m drinking Adavis, the only thing that relaxes me », feu ASAP Yams et bien sûr Lil Wayne. Il y a deux ans le rappeur s’était retrouvé entre la vie et la mort après avoir forcé sur la lean, son état avait suscité de nombreuses inquiétudes, et considérant le passé de Wayne, la communauté était allée jusqu’à s’interroger sur la part d’intention à donner au geste. Et de fait, dans le dernier excellent album de Solange, Wayne fait pour la première fois explicitement référence à un événement de son enfance qu’il avait toujours dénié qualifier de tentative de suicide. Quelques semaines auparavant, il annonçait dans une série de tweets vouloir se retirer de la musique, s’avouant « defensless and mentally defeated« .

Si ces tweets ont suscité une unanime vague de soutiens, des témoignages d’amour et d’amitié au sein de la communauté hip-hop, les réactions se sont arrêtées à un témoignage de compassion convenu. De toute évidence, le sujet ne sera jamais posé de façon plus globale, abordé de manière plus personnelle, poussée et compréhensive. On y trouvera tout au plus une référence discrète et indétectable pour quiconque ne passe pas un temps certain à chercher le sens des paroles qu’il écoute. Quand Kanye aborde très explicitement le sujet sur I feel like that, c’est dans le contexte d’une seconde partie de titre, en l’occurrence All Day, bien plus facile à remarquer. Au final, cette seconde partie ne verra jamais de sortie physique et il y a de grandes chances pour que la plupart des auditeurs n’y ait jamais prêté attention.

Beware of pity

On peut aussi y voir l’influence d’une certaine idéologie américaine qui, quoique très clichée, est encore bien présente : celle du « Make it in America », celle du self-made-man, du gagnant. Qu’on le regrette ou qu’on le célèbre, difficile de nier le fait qu’aujourd’hui les porte-drapeaux de la culture américaine s’appellent Jay-Z, Kanye, Beyonce ou encore Rihanna (affiliation américaine dont elle s’émancipe d’ailleurs de plus en plus) et qu’ils sont non seulement Afro-américains mais aussi rappeurs, riches, et pour ses deux représentants les plus connus, au sein d’un modèle familial qui correspond au schéma idéal le plus plébiscité. Dans ces conditions, même si un espace dans le mainstream existait pour traiter les questions d’échecs personnels, de dépression, comment pourrait-il être saisi par quelqu’un entouré de modèles de réussite ? Surtout quand on voit la réaction de Drake à l’internement de Cudi.

Il existe néanmoins dans les couches un peu moins médiatiques du rap, si ce n’est un espace, au moins une certain institutionnalisation du sujet. Le collectif OFWGKTA a fait énormément pour, dans la lignée d’un rap conscient, un rap sérieux. Un rap qui parle de la question de la relation au père, du deuil, des questions d’identité, d’inadéquation au monde (« Too white for the black kids/ Too black for the white kids »). D’un coup, une génération, et avec elle une esthétique alternative au rap, était non seulement saluée par les milieux établis mais permettait également d’aller chercher et parler à ceux qui n’étaient pas franchement auditeurs de rap parce qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les thématiques ou bien à ceux qui cantonnaient leur écoute du rap au divertissement sans en attendre beaucoup plus. Il ne s’agit en aucun cas d’un jugement de valeur, le rap n’a pas plus d’obligation morale que les autres genres littéraires ou musicaux. Il s’agit simplement de constater un décalage et une évolution des horizons d’attente et d’écoute qui a été instaurée par Odd Future.

As serious as your life

Peut-être un peu naïvement, on pensait que les lignes avaient bougé depuis 2008. Avec 808s & Heartbreak, Kanye West inculque, notamment grâce à la force de frappe qui incombe à sa popularité, un premier séisme esthétique qui a d’ailleurs tiraillé la critique. A l’époque, le rappeur vient de perdre sa mère, sa copine, et traverse une dépression abyssale qu’il gère comme il peut à grands renforts d’alcools et de médicaments. L’album affichait une image, une sonorité de la déprime. Pour une fois, il n’est pas possible de détourner le regard : Kanye West nous balançait son mal-être au visage sans aucune ambiguïté. Le vocoder traduisait les démons de Kanye, ses paroles font état d’une introspection sans aucune pudeur (« Chased the good life my whole life long/Look back on my life and my life gone/Where did I go wrong? »). Ses clips le mettaient en scène errant entre les fantômes dans une forêt toujours plus sombre qu’était sa vie. Sans horizon, sans personne à ses côtés, Kanye traversait son hiver le plus froid, la dépression post disparition de sa mère. De fait, le deuil reste probablement le déclencheur au malaise le plus légitime dans le rap, aux dépens des causes intra-personnelles de la dépression. Quand Captain Steez ou ASAP Yams nous ont quitté, dans des circonstances certes bien différentes mais toutes deux tragiques, un certain nombre de titres leur rendant hommage ont vu le jour, orientant leurs auteurs dans des thématiques et des témoignages d’amour, de souffrances auxquels ni eux ni nous n’étions habitués.

Il y a quelques années, c’était Childish Gambino qui postait sur Instagram une série de notes étalant ses sombres états d’âme. Gambino, dans sa façon d’être avait quelque chose de différent de ceux mentionnés plus haut et permettait de faire un lien concret avec le cloud rap.

Le cloud est venu enfoncer la porte ouverte par 808 en faisant de la déprime son sujet central et surtout en institutionnalisant son esthétique (productions lentes et aériennes, flow à contretemps). Mais la dimension souvent absurde des paroles, l’exagération de l’aspect dépressif et le fait que le genre soit porté principalement par des jeunes blancs dont la street cred est la dernière des préoccupations ont contribué à l’associer à une vaste blague dans le milieu hip-hop. Relégué à un public de niche, le mouvement cloud a cependant créé une brèche et montré que les codes associés au rap n’étaient pas immuables. Dans cette allure nonchalante, cette apparence qui renonce à toute revendication bling-bling, de puissance et de richesse, les rappeurs cloud peuvent plus facilement s’émanciper des thématiques héroïques et hyper masculines du rap. Le fait que leurs textes n’entrent pas en opposition avec leur image leur permet de faire de leurs réflexions personnelles et de leurs batailles morales leur thématique.

Le rap évolue, il évolue d’autant plus que l’époque tend à se dramatiser. Dans le contexte actuel américain qui rappelle au quotidien les obstacles que les jeunes afro-américains doivent surmonter, on se retrouve en porte-à-faux entre d’un côté une tradition culturelle dans laquelle la dépression peine à être considérée comme une vraie maladie et de l’autre une masse innombrable de jeunes gens subissant une époque anxiogène dont le rap se refuse encore à traiter les conséquences morales. On peut bien évidemment faire le même procès aux autres genres musicaux car ce malaise transcende les questions raciales. Mais ceux ayant accès à une audience grand public se cantonnent à leur rôle de divertissement quand le rap est censé être la musique de l’auto-détermination, de l’empowerment, de l’engagement. On pourrait donc attendre de lui qu’il s’ancre dans une dénonciation à plus long terme des blessures que subissent les principaux auditeurs de rap aujourd’hui et des conséquences qu’elles ont sur leur état psychique.