Kendrick Lamar en prisonnier sur la scène des Grammy, Beyoncé qui convoque les couleurs des Black Panthers au Superbowl, les deux réunis pour clamer « Freedom » sur fond de danse tribale : ces performances ont donné une tournure politique inattendue à de grands événements fédérateurs. Chacun à leur manière, Kendrick Lamar et Beyoncé sont sortis du cadre en prenant une position sans équivoque et en s’impliquant ouvertement pour une cause. Les Etats-Unis qui se divertissaient devant la télé se sont soudain vus rappeler à leurs contradictions, et ce devant le monde entier. Risqué peut-être, audacieux sans aucun doute : au lendemain des performances en question, les médias ne trouvaient pas d’adjectifs assez forts pour les qualifier.

A partir de là, la machine s’est emballée et le terme d’activisme pop a refait surface. La pop – cette machine à brasser des millions, dont la production des morceaux relève presque du travail à la chaîne et dont l’objectif est de plaire au plus grand nombre – est à priori irréconciliable avec l’activisme. Et pour cause, il est difficile de rallier les foules derrière des revendications politiques qui ne seront pas nécessairement partagées. Alors ces performances augurent-elles un nouvel âge qui verrait la pop sortir de sa légèreté pudibonde pour mettre son pouvoir au profit de sujets politiques ? Peut-on ériger l’activisme au rang de divertissement sans travestir le propos ?

Habemus papam

Pour des raisons différentes, Beyoncé et Kendrick Lamar sont des personnalités fortes qui jouissent d’une forme d’approbation générale dans l’opinion publique et l’espace médiatique. Beyoncé en tant que diva ultime, symbole de réussite, de business woman travailleuse, bonne chrétienne, bonne mère, bonne épouse. Kendrick Lamar détient lui à priori une image moins consensuelle (les ghettos de Compton, les gangs, etc.) mais son album To Pimp A Butterfly a été porté aux nues et considéré comme la renaissance du rap conscient. Les textes engagés, les sonorités très élaborées et référencées de l’album ont donné à Kendrick l’accès à une audience plus large et ont structuré sa parole. Il incarne une forme de repenti, de success story à l’américaine où tout est possible à force de volonté. Le fait que des artistes qui font consensus dénoncent aussi ouvertement les discriminations dont sont victimes les afro-américains est d’une importance majeure pour apporter la question à de nouveaux individus et faire évoluer les mentalités. Pourtant, leur geste n’aurait sans doute pas eu la même portée dans un autre contexte.

L’année dernière a été particulièrement marquée par les assassinats en série de jeunes noirs par des policiers blancs, l’effet d’accumulation et le choc provoqué par les vidéos relayées massivement ont conduit à une indignation mondiale. Le hashtag #BlackLivesMatter a donné lieu à des rassemblements de plusieurs milliers de personnes et est devenu une véritable force politique pour réclamer l’égalité des droits, dénoncer le racisme et les discriminations dont sont victimes les noirs américains. L’ampleur du mouvement est telle qu’il semble que n’importe quel artiste afro-américain doit se prononcer à son sujet, le silence est considéré comme une forme de complaisance (Beyoncé avait été critiqué pour son silence au sujet des tueries et son absence de soutien public aux manifestations) et émettre une critique donne lieu à des myriades de commentaires et de démentis (ASAP Rocky vous en dira plus que moi).

La problématique raciale est chronique aux Etats-Unis. Ce qui change cette fois-ci, c’est sa médiatisation et le fait que les luttes se jouent sous les feux des projecteurs. Le soutien populaire à Black Lives Matter est tel qu’il était impossible pour l’industrie musicale de ne pas s’emparer de ce sujet : sa force relève justement de sa capacité à capter l’ère du temps. Quelques semaines auparavant, diverses institutions culturelles dont les Oscar et les Grammy avaient été vivement critiquées pour la sous-représentation des minorités dans la composition des jurés comme dans la composition des nominés.

Make America great again

Beyoncé et Kendrick Lamar sont des artistes talentueux et suffisamment influents pour imposer leurs décisions. Pourtant, il ne faut pas oublier que les shows dans lesquels ils se sont produits sont des événements grand public – ne visant pas essentiellement un public noir comme peuvent l’être les VMA – suivis par des millions d’américains et retranscris dans le monde entier. Leur organisation implique des équipes, des mois de préparation et représente des sommes colossales. Si ces performances ont lieu, c’est qu’elles sont autorisées au préalable. La condition pour que ces discours de prime abord si contestataires accèdent au grand public est d’adopter une forme consensuelle : celle du divertissement. Les lives de Kendrick Lamar et Beyoncé ont éclipsé le reste de la soirée et les jours qui ont suivi ont été largement consacrés à les commenter. Tout le monde s’accorde sur le fait que la soirée a été transformée « en acte politique », oui mais pour dire quoi ?

Lorsque Kendrick Lamar se pointe pieds et poings liés sur scène, c’est pour dénoncer la perpétuation d’un système raciste par l’incarcération massive des afro-américains (The Blacker The Berry) : c’est la complexité de cette question et de ce qui se jouait derrière la mobilisation des symboles qu’il aurait été bon de relever. Cependant, il a surtout été question de la scénographie (les lance-flammes, les cellules), de la mise en scène (les chaînes, l’uniforme de taulard ou des Black Panthers pour Beyoncé), de l’émotion suscitée et de la puissance de la performance. La boucle fut bouclée lorsque les deux artistes se sont réunis pour interpréter Freedom dans une surenchère symbolique lors de la cérémonie des BET Awards. Finalement, c’est l’image de l’artiste qui se détache au détriment de l’idée. C’est plus l’image de Kendrick et celle de Beyoncé qui sortent renforcées que le débat.

L’adage est bien connu : peu importe qu’on en parle en bien ou en mal, l’important est qu’on en parle. Pour vendre, il faut alors se démarquer. Cela peut donner lieu à de telles surenchères de provocations (cf. Miley) que plus rien ne finit par choquer un public de plus en plus averti. Le politique offre alors un terrain vierge à explorer. Tout d’abord, il y a l’effet de surprise de voir des artistes plus ou moins consensuels sortir du rang et prendre parti pour une cause (c’est particulièrement vrai pour Beyoncé). Cela a surtout l’avantage de flatter l’ego de l’auditeur auquel on s’adresse comme à une personne éclairée. Ecouter Kendrick ou Beyoncé revient alors à se positionner par rapport à un débat et donner une dimension engagée à son écoute. C’est en jouant sur le sentiment de différenciation par rapport à une masse que la politique peut être le futur de la pop.

Hashtag no filter

On ne peut le reprocher aux artistes si les débats qui suivent ne sont pas à la hauteur. Après tout, leur objectif est simplement de poser une problématique à une audience élargie. Il faut tout de même garder en tête qu’il s’agit d’une industrie qui comme toute est régie par une logique de profit, on peut donc supposer que la virulence est permise dans une certaine mesure.

C’est ce que soulève M.I.A. quand elle demande : « Is Beyoncé or Kendrick Lamar going to say Muslim Lives Matter? Or Syrian Lives Matter? Or this kid in Pakistan matters? That’s a more interesting question. And you cannot ask it on a song that’s on Apple, you cannot ask it on an American TV programme, you cannot create that tag on Twitter, Michelle Obama is not going to hump you back. »

Il n’est pas question de dénigrer Black Lives Matter mais simplement de dire : prendriez-vous publiquement parti pour une cause ou une communauté dont l’image est plus sujet à polémique, moins médiatique ? De fait, M.I.A. a rencontré beaucoup plus de succès en interpellant sur le sort des migrants (Borders) que sur le bafouement des droits de l’Homme au Sri Lanka. Les performances de Kendrick et Beyoncé nous informent sur ce qu’il est autorisé de dénoncer et les causes qu’il est bon ton de défendre : l’égalité entre homme et femme, de même que la lutte contre le racisme font consensus auprès de l’opinion publique et des médias.

Que la pop s’empare du politique n’est en soi pas si surprenant. Mais s’agissant d’une musique destinée à la masse qui reflète les codes, les représentations, les idées et les préoccupations dominantes dans une société à une période donnée, il est révélateur de voir de quelle politique elle s’empare pour comprendre où nous en sommes.