Environ 3 semaines se sont écoulées depuis la performance de Kanye West aux Brit Awards et on trouve toujours des choses à en dire. All Day, comme tout ce que fait Kanye a été le sujet de divers débats. Sur une supposée promotion de la culture des gangs, sur son pied de nez au racisme, le paradoxe de la puissance de cette performance malgré le minimalisme de la mise en scène… La microsphère musicale a elle choisi de se concentrer sur un aspect plus important de ce live de 4 minutes : quelle signification pour la scène grime ?

C’est compliqué

L’histoire est déjà connue donc on va la faire rapidement : par l’intermédiaire de Theophilus London et 3h avant sa prestation Kanye invite un des piliers de la grime à le rejoindre sur la scène des Brit, Skepta propose de venir avec 8 personnes, Kanye lui demande d’en ramener 25. De là s’en suit une émulation autour des artistes présents, un intérêt soudain pour ce genre ignoré, comme une découverte de son existence. Les médias américains y sont alors allés de leur portraits, recherches, tops sur les rappeurs présents et le son de cloche était le même un peu partout : voici enfin la reconnaissance tant attendue des rappeurs anglais par leurs pairs américains.
Mais en Angleterre, les choses ont été perçues différemment, de manière moins altruiste et objet à beaucoup de questionnements : Kanye West se sert-il de la notoriété récente des artistes grime ou a-t-il fait un acte militant pour faire découvrir cette scène au grand public ? Faut-il considérer cette invitation comme une offense ou comme une opportunité d’accéder à un public plus large ?

On voit alors les journalistes se découvrir une passion soudaine et ardente pour la grime et user d’arguments teintés d’une bonne dose de fierté :  la grime et les rappeurs anglais en général n’ont pas besoin de l’adoubement des américains ou de Kanye West pour être légitimes, si Kanye avait réellement voulu mettre dans la lumière la scène grime, il aurait laissé la parole aux rappeurs présents au lieu de les utiliser comme fond de scène, de les habiller tout en noir et les faire bouger comme une masse homogène et indistincte. De là à extrapoler sur la symbolique de la supériorité des États-Unis sur l’Angleterre et l’humiliation dissimulée derrière cette performance, il n’y a qu’un pas.

Ce discours de scepticisme contraste avec l’enthousiasme et la gratitude qu’ont exprimé les principaux concernés. Wiley a salué Kanye sur Twitter pour avoir forcé la porte à un genre et une scène qui ne se serait pas retrouvée là autrement (« Kanye Knows The Brits Ain’t letting dons in there like that so he kicked off the door for us. Imagine 1 of us saying Yeh I’m bringing 20 dons »). Skepta a lui même fait un shout-out to Kanye dans son dernier single Shutdown (« a bunch of young men dressed in black dressing extremely agressively on stage, it made me feel so intimidated and it’s just not what i expect to see on prime tv »).
Performer avec Kanye n’a rien d’un acte de soumission mais simplement quel artiste refuserait une telle vitrine simplement sous prétexte qu’il est américain ?

Les faits sont là

On commencera par rappeler aux rageux que la sous-représentation de la grime aux Brit n’a rien de personnel. C’est juste qu’il s’agit d’un show mainstream qui rassemble des artistes qui sont sur les plus hautes marches des charts, et malgré le succès de Skepta avec That’s not me ou la renommée de Novelist, force est de constater que la grime ne fait pas vendre au point d’atteindre les mêmes sommets. La grime est juste un genre lésé parmi tant d’autres, tous n’ont pas la chance de se faire appeler par Kanye pour y parer.

Ensuite, il ne faut pas oublier que c’était avant tout une performance de Kanye, en promotion pour son album qui sort cette année, et venu interpréter un titre inédit de son prochain album. C’était donc lui le centre du show et ce n’est tout simplement pas réaliste de lui demander de laisser un couplet sur son titre aux 30 mecs présents (titre sur lequel ils ne figurent pas à l’origine) sous prétexte d’offrir un réel tremplin et de revigorer la fierté de la scène. On connaît le goût de Kanye pour la mise en scène et il savait très bien que ramener 30 personnes sur la scène des Brit ne passerait pas inaperçu. Une telle initiative ferait non seulement parler de sa performance mais tout le monde passerait au peigne fin ce casting. Il n’a pas choisi 30 mecs au hasard sous prétexte qu’ils étaient noirs pour les mettre en fond de décor mais bien des artistes représentatifs d’une scène particulière.

Cette collaboration n’est pas sortie de nulle part non plus, Kanye West a commencé à construire des ponts entre la scène américaine et la grime bien avant cette performance. Skepta a bossé avec les new-yorkais de Ratking pour un remix de That’s not me, s’est produit à plusieurs reprises aux Etats-Unis cet été (au cours desquelles il a constaté le succès de la collaboration en question), son crew était en contact avec Kanye lors de son séjour à Londres et il a également eu des contacts avec Drake (qu’il a d’ailleurs samplé sur Shutdown).

Le sens du timing

Si la grime a eu ses heures de gloire avec Dizzie Rascal et Wiley qui ont atteint les tops 10 des charts, elle est tout de même restée un genre bien à part, une sous-culture qui se développait et grandissait au sein d’un cercle d’initiés, sans vraiment gagner sa place dans le grand public. Il se pourrait bien que l’heure du succès soit arrivée. Le contexte est favorable au développement de la grime : les frontières entre les genres ont été largement brouillées ces dernières années, des aller-retours, des échanges et ponts s’établissent. Le hip-hop et les musiques électroniques ont fait des rapprochements considérables tant dans les sonorités que dans les collaborations (Nosaj Thing et Chance The Rapper, Four Tet et Rome Fortune, Kanye produit par Brodinski, Gesaffelstein, Hudson Mohawke) et Mumdance a ouvert la grime à tout un nouveau public en collaborant avec Novelist à plusieurs reprises. Le fait que ces rapprochements soient effectués par des artistes renommés a permis d’apporter une nouvelle audience issue de ce mélange des genres et est allé de pair avec l’ouverture du public qui désormais « écoute de tout ».

Ce n’est donc pas un geste de charité de Kanye mais la poursuite et l’accentuation d’un mouvement qui tend à établir la grime dans le paysage musical grand public. En visionnaire qu’il est, on peut penser qu’il a bien senti le mouvement et que cette invitation vise à la fois à profiter de l’attrait et du dynamisme de la grime tout en les faisant profiter de son coté de sa notoriété. Donnant donnant. La grime n’arrive pas aux yeux et aux oreilles du monde grâce à Kanye West mais parce que le contexte est plus favorable à recevoir cette musique, ce genre un peu bâtard qui n’est ni du hip-hop, ni de la musique électronique, ni de la trap, mais un peu de tout ça à la fois.