Peut-on commencer à parler de tendance dès lors qu’on remarque une accumulation de pratiques ? On ne se risquera pas à jouer les faiseurs de pluie, toujours est-il qu’il faut bien noter ces dernières années un vent de curiosité qui pousse à regarder vers l’est. On pense bien sûr à la hype entourant Omar Souleyman et à l’architecte de ses productions Rizan Said « le roi des synthés » et légende de la transe orientale. Mais le succès de Souleyman doit beaucoup à l’image loufoque qu’il renvoie, il nous donne l’image de l’Orient telle qu’on le fantasme: les keffiers, la chicha, le déserte et la danse du ventre. Dans le même temps Acid Arab contribuait à amener les sonorités orientales dans les clubs parisiens. Certains ont flairé le bon filon en jouant sur l’exotisme pour faire de l’EDM à la sauce electro chaabi à grand renfort de drop fallacieux et de sirènes dignes d’un grand Major Lazer (coucou le Cairo Liberation Front). Difficile alors de glorifier ou rendre hommage sans tomber dans l’orientalisme ou les frôler de plus ou moins près l’appropriation culturelle. C’est tout le problème auquel a été confrontée Natasha Khan (chanteuse de Bat For Lashes) avec son projet Sexwitch. Rassemblant toute sa bonne volonté elle s’est lancée dans un album de reprises des classiques de musique psychédéliques orientaux et asiatiques des années 60-70, elle a eu beau invoquer ses origines pakistanaises, l’hommage est pourtant assez mal passé pour un certains nombre de personnes qui y ont vu un fait flagrant d’appropriation culturelle.
L’audience croissante pour des artistes comme Deena Abdelwahed, Mehmet Aslan, Red Axes marque un changement de posture, plutôt que d’essayer de reproduire des sonorités plus ou moins bien, on écoute directement les artistes dits orientaux (avec tous les guillemets que l’expression implique) ou on les implique dans les projets. Ces dernières années moult collaborations se sont nouées entre le Maroc et des artistes occidentaux, pas emprunt de retour aux sources, de discours glorifiant l’exotisme ou le dénuement: voici une sélection non exhaustive de ceux qui ont une longueur d’avance.

 

Oiseaux Tempete – Beyrouth

Écouter Oiseaux Tempête est une  mise à l’épreuve toujours renouvelée, on a beau les connaitre il est impossible de s’habituer à leur son aussi noire que du charbon.  Leurs albums précédents étaient inspirés de voyage en Grèce et Turquie, pour ce nouvel opus ils se sont dirigés vers le Liban et particulièrement Beyrouth, symbole du multiculturalisme, frontière poreuse entre l’Orient et l’Occident, ancienne capitale de la Nahda. Pour enregistrer AL-‘AN!  le groupe a rencontré une dizaine de musiciens, de groupes et chanteurs locaux et leur a laissé la part belle. Les chants en arabe côtoient les guitares torturées et les rythmiques oppressantes, la version anglaise du poème de Mahmoud Darwich Red Indian’s Penultimate Speech to the White Man étalée sur une track incandescente de 17 minutes prend une toute autre dimension. La sortie de l’album est prévue le 14 avril, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

 

 

Groupe Doueh & Cheveu- Dakhla Sahara Session

 

Dix jours pour enregistrer un album dans le sud du Maroc à Dakhla entre un groupe de rock français bordélique et inspiré et un groupe saharien qui opère entre influences religieuses, performances pour mariage et réputation de musicien de génie: c’est à Born Bad qu’on doit cette idée merveilleusement saugrenue. En 2014 Cheveu assiste à une représentation de Groupe Doueh à l’institut du monde arabe dans l’optique d’une collaboration mais l’issue de la rencontre est mitigée, des échanges de fichiers audio et deux ans plus tard, Cheveu fait le déplacement à Dakhla. Les premiers instants sont difficiles et n’ont probablement pas produit ce genre de grands moments type communion des hommes autour de la musique. Il y a la fatigue, le dépaysement radical, les influences antagonistes (religieuses et traditionnelles contre profanes et impertinentes), l’impératif de prendre sur soi, l’adaptation à d’autres méthodes de travail et de jeu où on vous signifie que c’est à vous de jouer par un regard, un peu de méfiance aussi. Progressivement les choses se mettent en place, une confiance s’instaure et le déclic a lieu, il en ressort un disque ciselé et tendu comme un arc, qui met en branle tous vos repères dans un brassage infernal de références en évitant toutes les bévues de la world music.
(Pour tous les détails du projet on vous recommande vivement le récit sur le site de Born Bad.)

 

Fawda Trio- Road to Essaouira 

 

Des italiens (Fawda Trio) et des anglais (SwamiMillion aka LV) qui s’unissent pour rendre hommage à la musique Gwana: Road to Essaouira aurait pu tomber exactement dans le travers de la redoutée appropriation culturelle. La Gwana c’est cette musique traditionnelle marocaine jouée lors de cérémonies qui durent des heures sur fond de rituels, de religion, de poésie et de danse. La malice du label Orginal Culture a alors été d’envoyer les producteurs à Essaouira collecter de la matière pour les morceaux et de post-produire le tout en Europe. Le projet est un fin mélange de hip hop, électronique, jazz et sonorités Gwana traitées avec recul, intelligence et de manière presque révérencielle.
Vous pouvez regarder le documentaire sur le projet ici.

Bachir Attar and Eliott Sharp – In New York

 

Bachir Attar est le leader des Master Musicians of Jajouka, cet ensemble du nord marocain est celui vers lequel on se tourne dès qu’on veut donner une touche arabisante à un projet tant il fait office de référence: les Rolling Stones, Birn Jones, Bernado Bertolluci, Steve Lacy, Debbie Harry ne s’y sont pas trompés. En 2014 Bachir Attar s’est rendu seul à New York pour rencontrer le compositeur/ guitariste américain Eliott Sharp. Du fruit de leurs sessions sont nés 9 morceaux et un album sobrement intitulé In New York dans lequel Bachir Ettar déploie tout son savoir mélodique et hypnotique tandis qu’Eliott Sharpe se concentre sur les rythmiques pour briser la répétitivité transe vers laquelle nous tire habituellement Bachir Attar.

 

 

 

 

Bachir Attar and the master musicians of jajouka & Etienne Jaumet 

 

Où il est encore question de Bachir Attar mais cette fois il s’agit ici d’un coup d’un soir. Pour une soirée dédiée à Tanger (qui n’échappe pas à la bonne vieille couscous party) la Gaité Lyrique a fait se rencontrer Etienne Jaumet et la confrérie de musiciens marocains. Là encore, pas franchement de révélation transcendantale qui glorifie la rencontre avec l’autre, le récit d’Etienne Jaumet le décrit plutôt en train de courir derrière des musiciens qui font peu de cas de ses synthés et beaucoup ce qu’ils veulent. Aucun enregistrement n’a filtré ou n’est prévu, il n’est pas sûr que l’expérience soit renouvelée non plus: cela a été.

 

Floating Points/ James Holden/ Maalem Mahmoud Guinia

 

En 2014 les deux producteurs sont invités à Essaouira pour participer à une résidence en présence de la légende la Gwana Maalem Mahmoud Guinia. Une session au bord de la piscine de l’hôtel plus tard et les voilà avec un EP de 4 tracks. On connait les incroyables sens de la mélodie et du timing de Floating Points et James Holden, tout leur savoir faire est ici mobilisé pour s’effacer le plus possible derrière les musiciens, pour s’adapter le plus possible et se manifester uniquement pour les sublimer.

 

 

Pour ceux qui veulent commencer à vous perdre on vous conseille Orienté l’émission de Guido sur la radio Le Mellotron, cet album incroyable des puerto-ricains Ifé, le rock psychédelique de Tamikrest, la transe de Tinariwen et pour les plus aventureux une playlist des classiques funk/psyché/pop orientaux. Sur ce, célébrons nos racines judéo-chrétiennes !