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Jamais Staples n’avait été aussi constant dans son désir d’expérimenter. L’album entier concrétise le tâtonnement de ses précédents essais en passant des sonorités grime avec un titre comme Crabs in a bucket à la revendication sans filtre d’un son tout à fait électronique avec Oh Yeah et l’intervention de la productrice australienne Sophie. Il y a dans ce Big Fish Theory une énergie passablement agressive de couvrir tous les aspects d’un rap plus que jamais protéiforme. C’est comme si Staples avait tellement de choses à exprimer et dénoncer que la seule forme du rap « classique » n’avait pas suffit à contenir ses reflexions. De fait, s’il n’y avait pas, de façon assez régulière les interventions de Kilo Kish pour adoucir l’ensemble, l’album serait d’une agressivité assez percutante. Mais quelle énergie est plus créatrice que la colère? A en juger par la magnificence de cet album, on serait tenté de dire absolument aucune.

How the thug life? How the love life?

Vince Staples passe en effet par toutes les phases de la colère. Il y a celle froide et contenue de Rain Come Down, celle résignée quoique dépitée de Party People mais aussi celle bien plus expressive et frontale qui transparait d’un titre comme Yeah Right ou BagBak. Mais le determinateur commun à tous ces titres est leur aspect éminemment politique. Que ce soit sur BagBak avec des lignes telles que « Pray the police don’t come blow me down ’cause of my complexion (…) Obama ain’t enough for me, we only getting started (….) Clap your hands if the police ever profiled/ You ain’t gotta worry, don’t be scary ’cause we on now/ Ain’t no gentrifying us, we finna buy the whole town/ Tell the one percent to suck a dick, because we on now » ou encore « I see black cats in the daytime too/ I see black cats on the daytime news/ With handcuffed wrists and their skin turned blue » sur Party People. En fait, plus que de la colère, c’est surtout une amertume bien ancrée qui se couple à un caractère déjà profondément pessimiste que Vince Staples cultive sur ce Big Fish Theory (« How am I supposed to have a good time when death and destruction’s all I see? »). Même quand il adresse des sujets intrinsèquement plus joyeux comme l’amour, c’est avec une distance désabusée « Love can be so disheartening, darling » rappe-t-il sur Love Can Be. Le seul moment de répit qu’il s’attribue est sur Alyssa Interlude où il délivre ses angoisses et remords avec une platitude désabusée, faisant l’inventaire des regrets, blessures et déceptions amoureuses sur des sonorités entre le gospel et le gimmick de house.

Personnal Yeezus

La liste des producteurs et invités ayant contribué à ce petit bijou a de quoi donner le tournis à tout amateur de finesse un peu pointu. On y retrouve Bon Iver sur le pourtant très anglais Crabs in a Bucket, SOPHIE, Flume mais aussi Kendrick Lamar donc sur Yeah Right mais aussi Jimmy Edgar sur un 745 ou encore Damon Albarn et (enfin) RAY J sur Love Can Be sans mentionner Kilo Kish qui l’accompagne tout au long de l’album et l’apparition d’A$AP Rocky sur SAMO. Il y a aussi ceux qui ne sont pas présents physiquement mais dont l’influence ne fait aucun mystère comme le titre Homage qui fait très clairement au titre Hold Me Back de Rick Ross avec un refrain en miroir direct. A la première écoute intégrale de cet album on ne peut s’empécher de rapprocher la démarche à celle d’un Yeezus dans ce qu’elle a d’avant-gardiste, de risquée et de parfois très équilibriste. On se sent bousculé dans tous les sens aux premières monstrueuses basses de Yeah Right, on se sent s’envoler avec le rythme infernal que développe Homage, on voit soudain s’assombrir tout autour de nous pour laisser la place au bijou pop/house qu’est Love Can Be.

Au final Vince Staples a réussi ce qui aurait pu être un des plus gros fiasco à la fois de musique électronique et de rap: il a combiné l’edm et le rap, son rap documenté, référencé, politisé pour le meilleur. Le jeune homme n’a pas encore eu son grand moment d’adoubement populaire, il évolue dans les eaux de son fameux Big Fish, celui qu’on voit ressortir de l’eau pour reprendre de l’oxygène avant de replonger dans les méandres d’une pensée qu’on imagine aussi sombre que créatrice. Cet album réussit l’exploit d’être à la fois libérateur et oppressant, grave et dansant, émancipé et référencé, c’est un joyau de libre arbitre, une débauche de maitrise et d’ambitions toutes plus réussies les unes que les autres.

 

Vince Staples - Big Fish Theory
9Note finale
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