On nous parle depuis quelques années avec un enthousiasme sans faille (venant surtout de ceux de la génération au dessus de la notre) des bienfaits et de l’importance du message dans l’art, spécialement dans le rap. On voit un album comme celui de Kendrick Lamar ou D’Angelo ne pas satisfaire seulement par sa qualité technique mais également (surtout?) par son implication sociale, ce qu’il raconte/dénonce. On attend du rap une prise de position qu’on ne soulève pourtant que si rarement dans les autres styles musicaux. Alors Van Hai a fait un album pour ceux qui vivent entre deux terres, ceux que l’on n’autorise pas à s’exprimer, ceux dont la vie s’apparente à un combat sans répit et c’est peut-être seulement sur l’internet, mais c’est tout aussi fascinant.

La poésie des machines

Il y a d’un côté les titres purement instrumentaux comme Hypnose ou Art Is Trouble qui se placent du côté de l’éléctronica, avec la radicalité en moins. On se sent un peu comme à l’écoute d’un titre de Max Cooper dans le sens où on ne nous fournit pas clés en main un guide d’explication du message, où chacun donne la signification qu’il veut au titre qui lui est proposé, où l’artiste s’efface pour laisser l’auditeur face à lui-même. Paradoxalement c’est quand le rythme s’accélère comme sur The Cruise que l’on se rend compte de la dichotomie de l’album. D’un côté très rapide et mécanique (quelques uns pourraient même trouver ces titres impersonnels puisqu’en apparence neutres) et de l’autre si suspendu, si individuel voire triste. Riot dévoile une part plus violente comme son nom l’indique, les sonorités s’alourdissent, s’assombrissent, le titre s’ouvre sur des extraits audios d’émeutes et des vocaux fantomatiques hantent le morceau qui s’éteint sur les sirènes de police. Comme si au final explosaient toutes les sources de conflit, tous les points chauds, les équilibres précaires mis en lumière par Van Hai.

Le bruit du silence

Et il y a des titres qui placent cette fameuse humanité au centre comme c’est le cas sur Against All Odds ou A world Where We Are Missing, une voix cristalline sort d’entre les samples acoustics, des vrais instruments qui se lient à la mécanique électronique, à des paroles qui sont toujours une reflexion sur ce qui nous entoure. Hypothetical Daughter fait ressortir une influence à laquelle on n’avait pas forcément pensé, Radiohead. Of Broken Promises en featuring avec Azenoire renforce cette impression et confirme la dextérité avec laquelle Van Hai passe d’un monde à l’autre, de celui de la plénitude à celui de l’angoisse. Comment Croire concrétise la poésie du message en mots, en phrases qui ont cette grandiloquence lyrique et cynique, transition superbe avec l’Outro qui trouve l’équilibre parfait entre les deux aspects de l’album. S’il est entièrement instrumental, le titre se détache ne produit pas du tout la même énergie, le même sentiment que les autres privés de vocaux, il est plus délicat, il accompagne l’auditeur et prend plus de temps à se dévoiler. Moins brutal il ne semble pas tout à fait écarter la possibilité du happy ending au final.

 

Art is Trouble a pris deux ans à voir le jour. Le temps de douter, de se demander sa légitimité et la pertinence de la musique dans un monde si brutal et si hors d’atteinte, le temps de prendre du recul, vis-à-vis de l’industrie de la musique, de tout le cirque qu’il y a autour d’une sortie d’album, pour finalement choisir l’indépendance. L’indépendance ne veut pas dire qu’on renonce à voir l’art comme moyen d’action, comme outil de changement, au contraire, cela veut dire qu’on préserve l’art de devenir un outil parmi d’autres qui servirait à perpétrer le monde que l’on dénonce.  Art Is Trouble n’a pas la prétention d’être la voix de ceux que l’on n’entend pas, il a celle de vous offrir au moins un temps pour y penser plus longuement que durant la lecture de votre 20Minutes. 

 

Van Hai - Art is trouble
8Note finale
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7.9