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Cela fait maintenant deux ans qu’on avait adressé ici-même toute l’ambiguïté et le malaise qui avait entouré la performance de Kanye West aux BRIT Awards et par la même occasion remis la grime sur le devant de la scène. Depuis ce n’est plus vraiment la peine de définir le genre à chaque fois qu’on le mentionne ni de présenter Skepta (Drake se charge personnellement de sa visibilité), celui qui avec son titre Shutdown a très largement contribué à la vulgarisation du genre. Derrière Kanye ce soir de 2015 on trouvait déjà Stormzy, l’autre gros nom de la grime (avec Novelist, pour être tout à fait honnête) qui sort aujourd’hui son Gang Signs & Prayers, premier album autour duquel les attentes n’ont jamais été aussi hautes.

Ghosté comme la grime en UK

Difficile en effet de faire plus gros effet de hype pour la sortie de cet album, surtout quand la même cérémonie britannique affiche en prime-time son incapacité à comprendre l’engouement populaire qui n’a cessé d’auréoler le genre et ses représentants sur l’île britannique. Si la grime ne parle toujours pas aux élites, elle est pourtant dans les oreilles de n’importe quel gamin ou amateur de rap un tantinet désireux de rester à la page. Stormzy a donc quelques raisons de vouloir mettre les choses au clair dès le premier titre, habilement intitulé First thing first. L’ouverture de l’album se fait donc dans une démarche de reminder, qui n’a plus vraiment la patience d’être amical. Tout y passe, des clubs toujours fermés aux minorités aux associations accusant la grime d’être un style promouvant la violence sans oublier les faux-frères qui s’agglutinent à mesure que la hype l’entoure. On y survole aussi sa dépression ainsi que son recours à la religion ou au noir pour l’intégralité de sa garde-robe. Les règles sont posées, que commence le grand bouleversement. Cold  prouve qu’on peut s’amuser avec la grime, malgré le nombre infini de sujets sérieux qu’elle soulève et adresse. Bad Boys fait intervenir Ghetts et J Hus, dont les noms, en dehors de l’Angleterre, ne doivent pas dire grand chose à grand monde mais qui après cette performance vaudront sans doute une fière chandelle à Stormzy. Le rythme se ralentit et pour J Hus apporte une touche limite orchestrale aux refrains (avec un petit côté Future sur les intonations qui ne fait jamais tâche). Il y a ensuite le tubbesque Big for your boots, archétype parfait d’un titre de grime, completed checklist de ce qui la définit, toujours moderne et ne renonçant jamais à l’aspect titanesque de l’instrumental. Les samples oscillent entre l’aigu du vocal et la pesanteur des basses, rien à redire. Shut up fonctionne également parfaitement selon les codes établis de la grime, cette fois mélodique et gracieuse qui se développe tout en retenue. C’est également un des seuls titres qui fait intervenir le « mob » comme il le dit si bien en fond sonore, quand il faut décupler l’effet d’annonce, offrir une résonance toute particulière à une ligne ou au refrain.

Tuer le game avec des balles de velours

 

En réponse à tous ces titres qui côtoient franchement des sommets, il y a tout un côté beaucoup plus doux, plus calme et r&b qui participe aussi au récit de construction personnelle qu’est Gang Signs & Prayers. Blinded by your grace, c’est encore Stormzy qui en parle le mieux, en la rapprochant d’un interlude à la Frank Ocean ou Kanye, avec l’assurance vocale en moins mais la même sincérité et tendresse. Velvet/ Jenny Francis (Interlude) se lance dans la composition 100% made in UK d’un tube R&B et réussi plutôt son pari. Stormzy a été recruter NAO dont l’album For All We Know sorti en août dernier avait rencontré un franc succès critique. Si ce titre n’est pas le plus intéressant de l’album, il apparait comme un défi personnel que Stormzy avait non seulement envie mais besoin de réaliser. Cigarettes & Cush en featuring avec Kehlani arrive à proposer quelque chose d’un peu plus séduisant dans la catégorie slow jam. L’overdose de tendresse explique peut-être pourquoi Mr. Skeng, calé entre les deux titres, est si terre-à-terre et brutal. 21 Gun Salute apporte la caution ecclésiastique/gospel qui visiblement est devenue un incontournable pour tout grand album de rap depuis The Life Of Pablo. La partie 2 de Blinded by your grace qui fait intervenir MNEK (l’équivalent R&B de PARTYNEXTDOOR) est peut-être le titre le moins réussi de l’album et concrétise les limites de Stormzy tant qu’il rassure sur l’impossibilité qu’il se retrouve, édulcoré, en haut des charts. Avec l’église, l’autre impératif du rappeur est l’hommage à sa mère (on a plus de leçons de vie des mamans des rappeurs que des nôtres), on le retrouve sur 100 Bags. Un titre sur lequel il faut bien faire intervenir l’autotune pour convaincre sa mère que maintenant, c’est à son tour de veiller sur elle. Don’t cry for me avec Raleigh Ritchie a quant à lui quelque chose d’extrêmement cheesy mais tout à fait anecdotique. C’est en demi-teinte que se développe cette exploration d’un nouveau terrain de jeu pour le jeune prodige.

Sur Konnichiwa, Skepta avait choisi de se cantonner aux canons de la grime, il y était à l’aise et ne cherchait pas à s’aventurer dans quoique ce soit de moins domestique, avec un succès non-néligeable. Stormzy a lui tenté d’aller voir un peu plus loin. La dichotomie de l’album fait clairement ressortir, à une ou deux exceptions près, les limites et les points (très) forts de Stormzy. Sur le dernier titre, Lay Me Bare, il arrive plus ou moins à trouver le point d’équilibre qu’il a raté à quelques reprises dans le corps de l’album. Le phrasé est assuré et compense la fragilité des thématiques abordées, la confession à cœur ouvert qui arrive comme conclusion de l’album. L’élite anglaise n’est sans doute pas préparée en effet, à entendre l’assurance et les convictions d’un type de 23 ans qui résonne aujourd’hui bien au-delà de l’Angleterre, pourtant à en juger par la qualité de ce Gang Signs & Prayers, elle ferait bien de s’habituer à l’idée d’en faire une référence incontournable.

Stormzy - Gang Signs & Prayers
7.5Note finale
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