Impossible de parler de cet album sans faire le parallèle avec le mouvement grime. On vous avait parlé du débat qu’avait suscité le live de Kanye West aux Grammy‘s lorsqu’il avait fait monter sur scène tous les poids lourds du mouvement : entre euphorie de la médiatisation tant attendue et amertume que la légitimité doive passer par les Etats Unis. Cette trajectoire du grime peut s’appliquer à la carrière de Skepta lui même. A 30 ans, plus de 15 ans de carrière et déjà deux albums, il bénéficie d’un engouement digne d’un jeune premier, se retrouve propulsé porte-étendard du son grime et nouveau meilleur ami de Drake (qui s’est récemment fait tatouer BBK pour célébrer sa nouvelle amitié: pacte de sang risque de transmission de sida en moins.)

No new friends

Konnichiwa devait sortir l’année dernière mais on se doute que les événements ont quelque peu impacté et modifié sa teneur, Skepta a prévenu: cet album dirait tout de ces trois dernières années, des événements qui les ont traversé et des sentiments qu’il a éprouvé. Pour nous c’était le moyen de savoir où il en était, à quel point il allait adapter aussi bien sa musique que ses lyrics à sa célébrité récente: tâcher de plaire au grand public, continuer comme avant ou emmener le grime dans de nouvelles directions.

JME, Novelist, Wiley  côtoient Pharell Williams, ASAP Nast et les samples de Drake (Girl hit squad): la tracklist illustre le tiraillement de Skepta et le morceau d’ouverture ne fait que le confirmer. Il y fait d’ allers- retours constants entre le présent et ses racines, son live à Wireless laisse place aux hommages à la scène grime (« fix up look sharp when I enter »), le tout en s’autorisant des tacles au gouvernement britannique « Tell the President we ain’t forgot/ Telle the Prime Minister we still remember/ Man don’t care what colour or gender/ Nobody’s votin’ for your corrupted agenda »). Ce qui déroute, c’est comment il est possible d’écrire des lines aussi brillantes pour passer à des « And if you don’t like me then fuck me/ Not litterally but fuck me » juste après. En cela Konnichiwa est l’un des morceaux les plus riches de l’album et celui qui illustre tous ses paradoxes : Skepta raconte à quel point tout a changé sauf lui, malgré la célébrité, la richesse, les gros concerts,.. il reste le même gars fidèle uniquement à son crew qui continue de disser les petits youtubeurs et n’a toujours pas avalé des vieux clash (Lyrics). Cela demande une bonne maîtrise de la carrière de Skepta (ou de rap genius) et d’avoir suivi tous les clash qui ont animé le grime pour comprendre toutes ses références, pour un mec qui a répété à l’envie qu’il avait mis du temps à écrire cet album, on attendait qu’il s’élève au dessus de la mêlée et qu’il marque un certain tournant dans sa carrière. Au lieu de quoi, les thèmes qu’il évoque restent des classiques non seulement du rap mais ses propos sont redondants sur les douze morceaux (son crew, des clash, des clash, son crew, oh tiens les meufs, son crew). Lorsqu’il s’éloigne de ces thèmes il patauge. Text me back se veut comme une déclaration à une dulcinée négligée mais la pauvreté des paroles tourne le morceau en parodie pour évoquer plus The lonely islands que Drake (« Our love’s strong like Mufsa and Simba/ Never need to download Tinder« ).

En boucle sur des lauriers

Wiley a décrit la grime comme « youth making music for youth”, ses sonorités mélangent de toutes les contre cultures que la Grande Bretagne a vu émerger ces dernières années: le uk garage, le dancehall, le hip hop, le drum’n’bass. La question c’est comment continuer à faire de la musique de jeune pour les jeunes après des dizaines d’années de carrière et 30 ans passé ?
Skepta a produit huit des douze morceaux de l’album, ces productions ne sont pas des grandes prouesses d’inventivité et de musicalité: des basses puissantes, une rythmiques répétitive, des sonorités électroniques un peu dissonantes (Lyrics) qui marquent les temps sur des formats de 3-4 minutes. La rythmique est martelée, très saccadée, on sent que les productions sont destinées à être rappées et donner des appuis au phrasé, c’est cohérent avec le propos de Skepta dont les titres sont essentiellement des clash.

Le flow de Skepta lui-même ne varie presque pas sur tout l’album, le débit est rapide mais le rythme est ralenti en comparaison aux singles phares Shutdown et That’s not me (et qui sont les meilleurs titres de l’album). Il y a une dimension presque pédagogique, chaque line est intelligible, on sent qu’il est capable d’aller beaucoup plus vite et que ça le démange parfois mais il se contient (Man) et c’est ce qui permet d’éviter la fatigue nerveuse que provoque le grime au bout de  vingt minutes d’écoute. L’homogénéité des productions et du flow fait qu’on glisse d’un morceau à l’autre sans trop sans apercevoir, les productions vous font hocher la tête malgré vous, les quelques refrains sont accrocheurs, l’album passe vite et ça doit beaucoup à l’énergie qui s’en dégage. C’est là que toutes les influences du grime se font sentir et qu’on se rappelle que c’est avant tout une musique destinée aux clubs (Konnichiwa a de quoi alimenter un set entier de Fade to mind).

Le premier réflexe est de comparer le grime au hip hop américain, on peut alors rapidement se retrouver à louer une pseudo authenticité du grime due à son énergie et sa culture du diss contre un hip hop devenu trop lisse car vendu à l’industrie. En gros on se retrouve comme un touriste au Bangladesh à parler de « ces gens qui n’ont rien et qui donnent tout». Le fait est qu’il s’agit d’une culture à part entière avec une histoire, des influences, des sonorités et une écriture différente. Cela étant dit évitons le relativisme, ça ne justifie pas le manque de fond de cet album, Skepta a choisi la facilité en insistant sur les aspects les plus vendeurs du grime sans chercher à le faire évoluer et sortir des règles établies.

Skepta- Konnichiwa
7.7Note finale
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