Érigé en véritable monstre sacré du hip hop anglais, Roots Manuva est à l’instar de James Murphy de ces artistes qui apparaissent comme des figures rassurantes vers lesquelles ont peut se tourner en toute confiance tant ils n’ont jamais flanché et ne nous ont jamais déçu.

Dès ses débuts en 1994, Rodney Smith (de son vrai nom) est un des premiers à dénoncer l’indifférence qui frappe musiciens noirs anglais, Au delà du hip hop c’est un artiste qui prend parti pour les sous cultures dans leur ensemble, du dub, du reggae, de la bass pour faire naître un nouveau genre d’une « culture of bass and verb ». Son dernier album remontait a 2011 avait été bien reçu, quoi que considéré comme inférieur à ses albums précédents. Avec Bloods il vient signer un retour en grande pompe, aussi bien musicalement que poétiquement.

 

Et je mélange je mélange je mélange

L’album s’ouvre avec Hard bastards : des cordes mélancoliques, ton dramatique, voix rauque, brute et profonde, accent très prononcé, phrases piquantes, flow tranquille mais néanmoins dense qui ne laisse aucune respiration entre les rimes. Si la trame est posée, la voix de Roots Manuva est la seule chose tangible à laquelle on pourra se raccrocher durant la totalité de Bleeds tant l’album explore tous les univers encore méconnus en seulement 10 tracks. Parmi les 4 producteurs anglais qui ont participé à l’album aucun ne vient du hip hop : Adrian Sherwood et Switch (membre de Major Lazer) sont issus de la scène dub et dance, Four Tet évolue en dehors de toute catégorie et il reste celui présenté comme « young british producer » : Fred, sur qui il est impossible d’avoir plus d’informations.

L’équipe est à l’image de Roots Manuva, tous sont respectés dans leur domaine, ont une grande culture musicale et sont amateurs de décloisonnement des genres. Voilà pourquoi on n’a pas cette impression d’être dans une compile où on passerait d’une track reggae, à une dub, à une hip hop etc. Certes il y a des dominantes mais les influences sont constamment mixées pour créer quelque chose de nouveau qui n’a pas d’existence seule. Les productions sont alors très riches et denses : les rythmes se superposent et évoluent en permanence, les basses se font puissantes, les cordes apparaissent puis disparaissent arbitrairement comme pour ouvrir et fermer une brèche dans la réalité (Cargo). La manière qu’a Roots Manuva de se renouveler sur chacun des morceaux et de les occuper totalement lui permet de ne pas se faire avaler par des productions impressionnantes de créativité. Il y a des moments de pure génie et de symbiose comme Me Up !  ou Stepping hard  où les productions sont véritablement éblouissantes, pleines de rebondissements, d’ondulations de voix, d’enchevêtrements de rythmiques et de mélodies, d’autant plus belles qu’elles sont brutales. Les sonorités et l’approche de l’album sont dans une lignée trip hop très anglaise, rappelant bien plus Tricky qu’un album de hip hop classique. On pourrait écouter Bleeds dix fois et toujours y découvrir de nouveaux élément.

 

Encéphalogramme

L’album est construit comme une négociation avec des salariés d’Air France: ça commence doucement pour augmenter progressivement en intensité et en puissance jusqu’à l’explosion avec One thing, titre le plus sensuel et rapide, rythmé et violent de l’album. Le choc est d’autant plus rude qu’il est enchaîné avec I know your face: cordes tragiques, piano, voix féminine au refrain, flow plus lent et mots plus appuyés pour décrire un accident de voiture. Les ficelles de l’émotion sont grosses et pourtant on se fait avoir par cette voix qui se casse et qui semble elle aussi perdre le contrôle. On finirait l’écoute sur les genoux si Fighting for ne venait pas tempérer, refrain chanté et synthés à l’appui comme pour nous relever sur des paroles pourtant pas spécialement encourageantes «Sometimes (It’s those moments) it feel like fighting for wasting away ».

La difficulté pour un artiste de cette envergure et qui a prétention à parler de la société est sûrement de parvenir à rester actuel, de ne pas se laisser dépasser par les évolutions au risque de passer pour un passéiste ou d’être complètement hors propos. Mais si les modes d’expression ont changé les problèmes eux, restent globalement les mêmes. Roots Manuva choisi de s’en tenir à ce qu’il a toujours fait : prendre le parti des opprimés. Il cumule les critiques, sur la religion (« Lookin all Christian, the geezer called jesus is the leader of a gang »), sur la couronne (« How could we hate the queen, when the social/ Bill seems so obscene and it helped to create the scene/ That put the people where the people be here »), sur le gouvernement et la politique sociale de l’Angleterre (« Kids that will never work, granda never worked, dadday never worked, three generation still don’t give a shit about work […] The tv and magazine keeps a kind of hope that one day somewhere they’ll get a lucky break  […] The government don’t trust ’em and keep them all in place »)

Good morning England

Le tableau dépeint est sombre et son analyse acerbe, celle du monde extérieur comme de lui-même. Crying est ainsi un point d’entrée dans la solitude et les états d’âme d’un personnage en proie au dégoût pour ce qui l’entoure «Try to tell me I lost my way/Try to tell me it’s foolish/Try to tell me about life itself when none of you people know me » ou encore « What I mean what I meant to mean is this world cannot be trusted/ When I look inside my head and find it so disgusting ». Potentiel dépressif non négligeable.  Qu’il aborde la politique, la religion ou ce qu’il se passe dans sa tête, Roots Manuva émane de cet album. C’est sa vision personnelle des choses qui ressort à travers ses paroles tout comme sa vision de la musique ressort à travers les productions.

Comme la grime et le récent album de Darkstar, Bleeds vient nous dire quelque chose des minorités en Angleterre mais avec une approche encore différente. Si Roots Manuva arrive à être aussi juste en étant aussi personnel  c’est grâce à sa curiosité et à son intérêt pour toutes les formes de culture. Même si son dernier album remonte à 2011, ces dernières années il a organisé des concerts, animé des émissions de radio et collaboré avec moults artistes venant de tous horizons. Cette activité lui permet de rester en contact avec ce qu’il se fait et ce qu’il se vit. Roots Manuva explique le titre de l’album par « an egocentric jest of daring to do things in the tradition of Jesus : I’m ready to bleed for the artform. ». Beaucoup d’artistes sont surement prêts à en faire autant, la question est combien sont capables de le faire aussi bien après 20 ans de carrière, en continuant d’innover et en étant toujours aussi pertinent.

Roots Manuva - Bleeds
9.5Note finale
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