Imaginez un groupe dont tous les albums explorent la force première de la terre. Imaginez qu’on vous parle de forêts en expansion, de rivières infiniment claires et d’animaux sauvages qui hurlent en haut des montagnes… Imaginez maintenant que ce groupe existe. Il s’appelle Candy Claws. Il fait parler de lui dès 2009 en sortant In the dream of The Sea Life, un album-illustration sonore du livre The Sea Around Us, sorti en 1951, en réalisant une bande son alternative pour le chef d’oeuvre d’Herzog « The White Diamond », et, doucement, en devenant l’OVNI surdoué de la dream pop américaine, assignant à chaque album un concept qui englobe samplings, recherche sonore et articulation narrative en adéquation avec un thème donné – ainsi, Ceres & Calypso In Deep Time, sorti en 2013, est présenté comme un voyage à travers l’ère Mésozoïque, passant par le Triasique, le Jurassique, et enfin le Crétacé, qui clôt superbement un album qui nous avaient tous laissé sans mots.

Mais s’en est fini de la terre ferme. Candy Claws se dédouble en 2014 et forme Sound Of Ceres, s’accompagnant de membres choisis de The Drums et Apples In Stereo. Cette fois-ci, le voyage se fera bien plus haut : avec leur premier album concept sorti il y a quelques jours, Sound Of Ceres s’attaque à l’espace, l’infiniment grand et l’infiniment petit, rendant hommage aux voyages interstellaires, aux distortions entre temps et espace, tout en interrogeant la place de l’homme dans cette infinité cosmique.

 

Ultimate launch

Nous sommes en présence d’un album possédant une structure particulièrement riche, complexe, dont la précision peut presque faire peur. Il faudra donc procéder différemment quant à son analyse formelle, qui est longuement expliquée par les membres du groupe sur le site officiel de Candy Claws.
Nostalgia For Infinity emprunterait son nom au vaisseau phare d’une large saga de sci fi intitulée Revelation SpaceLe vaisseau en question, capable de voyages interstellaire hallucinants, entre tout au long de la saga en orbite de plusieurs êtres célestes.
C’est cette notion de gravitation primaire qui a intéressé les membres du groupe Sound of Ceres : l’album  possède cinq niveau d’écoute, cinq « orbites. Pour faire très simple, car il nous a fallu beaucoup de lectures afin de bien comprendre le concept de cet album complexe, Sound Of Ceres propose des morceaux qui suivent un principe purement Nietzschéen : pour pouvoir apprécier pleinement un morceau, il faut l’écouter trois fois… et ici, cinq. Il y a d’abord l’écoute du son pur, puis viennent les parallèles que s’efforcent de tracer les membres du groupe sur The Girl From Ipanema. Cette jeune femme romancée et superbe, elle représente l’inatteignable , celle qui passe très près de nous mais qui pourtant demeure infiniment loin. Une excellente métaphore de notre rapport à l’espace, à la peur monstre et à la fascination qu’il nourrit chez l’Homme, et ce depuis tout temps. Cette recherche de l’inatteignable, cette attente, elle est dans tous les films, dans tous les livres, et dans tous les coeurs des scientifiques et des artistes du monde entiers. Les membres du groupe concluent d’ailleurs : « Proust realized that our longing for the impossible was, at its heart, an artistic impulse. So the best response, the only one that will give any sense of bridging the expanse between what we can understand and what we can actually experience, is the artistic response. »
Nostalgia For Infinity est un album qui se propose de répondre à des questionnements denses, insolvables, non pas en cherchant avec acharnement une réponse pré-existante mais bien en la créant. L’approche reste donc purement artistique, se détourne du scientifique tout en l’utilisant comme un outil de création en s’affranchissant de ses contraintes. Ce programme dense est par ailleurs extrêmement bien détaillé ici.

 

Espace / Temps

Au-delà de sa structure complexe et très originale, comme d’ailleurs tous les travaux des membres de Candy Claws, Nostalgia For Infinity se révèle être un album aux sonorités extrêmement variées. Si la plupart des morceaux cherchent une montée vaporeuse, des nappes ambient et quelques trainées d‘omnichord, certains morceaux comme Side A sont beaucoup plus rythmés. Presque pop, ce morceau plutôt singulier au sein de l’album renoue avec la dernière sortie de Candy Claws, Ceres & Calypso In Deep Time. Plus synth wave qu’ambient, on quitte quelques minutes la vacuité effrayante de l’espace pour embarquer à bord d’un vaisseau digne de Jayce et les conquérants de la lumière. La coupure est nécessaire et ne fait que mieux souligner la beauté évanescente de You’re Me, puissante déclaration d’amour au rien, au tout, à cette fameuse idée que tout, dans le monde alentour, est délicatement relié. Mais il n’y a pas qu’une question d’inter-relation ici. Il y a aussi, et surtout, l’expansion constante de l’espace dans le noir. Pour nous, le morceau le plus évocateur de cet « éclatement vers » (pour reprendre Sartre) de l’espace et aussi de l’être humain, est sans doute Bryn Marina. Le clip y est pour beaucoup : en plongeant des jouets expansibles dans l’eau et les filmant au ralenti à l’aide d’un objectif macrographique, David Jude Harris (réal) nous offre une excellente illustration de ce qui va être un thème central de l’album, tout en utilisant un point de vue infiniment petit, pour parler de l’infiniment grand.

Ce qui est passionnant dans cet album, c’est surtout cette facilité déconcertante qu’ont les membres du groupe à donner une valeur identique à tous leurs sujets. On navigue de l’espace aux atomes, de l’homme aux molécules de carbone. Il n’y a ni temps ni espace. On utilise tout pour parler de tout, car toute chose se répond parfaitement. Il y  a fusion des espaces, fusion des sujets et fusion des genres, enfin. Le réussite est totale, l’écoute spectaculaire.
C’est drôle, cet album est sorti en même temps que beaucoup d’autres. Il sera moins écouté que des albums qui ne parlent de rien, et qui auront demandé peu de travail en amont. Ça nous rend un peu tristes, mais ça n’ira pas en s’arrangeant.
Nostalgia For Infinity est une oeuvre profondément complète, qui mérite toute notre attention. Parce qu’il est de plus en plus difficile d’avoir une oreille aiguisée, et parce qu’il nous avons désespérément besoin d’outils critiques pour continuer à dénicher des albums qui sortent de la masse quotidienne, il est important de continuer à soutenir des groupes qui, au delà d’un travail sonore qui incombe à tout artiste, essayent de faire avancer l’Ecoute (avec un grand E), afin de permettre à la musique d’être en constante évolution et en allant toujours vers le plus travaillé, le plus recherché, le plus abouti des travaux. Simple, oui. Mais jamais simpliste.

 

Sound Of Ceres - Nostalgia For Infinity
10Note finale
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6.3