C’est en trainant sur Fader, après une lecture passionnante sur le phénomène PNL qui m’a fait souhaiter pouvoir comprendre et vivre moi aussi cet engouement que je suis tombée sur Mitski. Encore toute absorbée par les raisons de mon imperméabilité à ceux qui représentent visiblement la voix d’une génération, c’est avec une oreille distraite que sur NPR se dévoilait l’album de la jeune femme. C’est le second titre, dans un accès de violence qui me rappela à mon écoute. On recommence à zéro. Notre superbe monde moderne a tendance à mettre en avant n’importe quelle fille ou groupe au physique avantageux, au rouge à lèvres foncé et au style original comme le prochain phénomène musical, surtout quand il vient d’un pays un peu exotique. C’est donc avec méfiance que l’on peut aborder Mitski mais si la voix est aussi douce que son apparence, les morceaux indiquent une violence sourde qui révèle qu’elle n’est pas venue pour faire l’unanimité et Puberty 2 pourrait bien se jouer de vous depuis le début.

Déprimer

 

C’est déjà le quatrième album de Mitski et pourtant c’est seulement maintenant que la hype semble sur le point de l’emporter. Dans le monde parallèle de l’internet, Mitski jouit déjà d’une popularité que l’on ne lui soupçonnerait pas sous ses airs discrets. Elle est la chef de file des #sadgirls et de fait, l’ironie est son dada. Sur Happy qui ouvre l’album elle nous parle d’un bonheur personnifié qui une fois rassasié laisse un désert chaotique dans nos vies. Tout l’album explore une amertume plus ou moins intense qui s’immisce dans un quotidien de personnages qui oscillent sans cesse entre ces pics d’optimisme et la noirceur de la tristesse.  Sur Once more to see you ou Fireworks elle met sa délicate voix au service de ces descriptions d’oscillation entre l’indifférence et la fragilité extrême qui ont toujours un déclencheur onirique, que ce soit un feu d’artifice ou la course effrénée après un être qui a l’air d’avoir disparu depuis déjà un moment.  A Love feeling rapporte quelques détails sur une relation à sens unique qui nous fait nous demander ce que l’on doit faire avec nos sentiments « What do you with a love feeling/ If the love feeling makes you all alone ». Dans Crack baby c’est plus ou moins la même idée qui est développée avec cette comparaison entre la prise de drogue et l’attente du bonheur à venir. Mitski parle de ces « twenty years trying to fill the void » comme de cette période entre deux prises, l’envie de retrouver le bonheur que l’on a eu un jour sans pouvoir exactement mettre les mots dessus. « You don’t know what you want/ But you know you had it once »

Ou renoncer

 

La frustration de Dan the Dancer, un danseur qui n’avait jamais dansé autre part que dans sa chambre, se transforme en sonorités bagarreuses comme sur Your Best American Girl.  Dans les deux cas Mistki nous parle de l’impossibilité culturelle ou physique d’être celui que les autres attendent de nous que l’on soit. Mais ce qui fait exploser ces chansons, ce pourrait être le fait que toutes ces batailles avec la douleur sont canalisées. L’album se construit en effet miroir où un titre « triste » va être suivi par un autre plus violent qui représenterait la faille, l’impossibilité de contenir tous ces questionnements et l’explosion, bruyante mais nécessaire. My body is made of crushed little stars synthétise toutes ces préoccupations du quotidien (payer un loyer, respecter une date limite, ne pas rater son interview) qui sont responsables du malêtre qu’elle nous décrit depuis le début de ce Puberty 2. « I pick an age when I will disapper » concrétise l’idée que l’on a tous déjà eu comme quoi choisir sa fin est une des seules façons de se prouver que l’on est encore en contrôle de sa propre vie. Dans ces moments là, on aimerait avoir des garde fous, ces garde fous qu’elle supplie d’intervenir sur Thursday Girl (« somebody please tell me no« ) , que chacun tente de mobiliser avec des petites phrases, signes en espérant que l’autre les entende et capte le malheur qui les accompagne. « I’m not happy or sad/ Just up or down/ and always bad »  ajoute-t-elle dans le même titre, comme pour exprimer la croix qu’elle a fait sur un état de satisfaction qui est censé rendre les choses vivables. La solution c’est peut-être en conclusion qu’elle apparait, Mitski apprend à aimer « the littler things » comme si le salut était dans le renoncement, après tout, vu que tout le reste a échoué, autant renoncer.

Ce serait peut-être un peu ambitieux de dire que Mitski exprime quelque chose de nouveau, il y a quand même quelque chose qui fait penser à Angel Olsen dans cet album. Son originalité est peut-être plus dans sa fragilité. En vérité ce sentiment de vide interne, de perpétuel malaise n’est pas souvent évoqué. Cet état de latence, de transition permanent on pouvait le capter dans un épisode de la seconde saison de You’re the worst où Gretchen reste muette et complètement amorphe pendant quelques jours, incapable de donner sens à ce qui l’entoure et à ce qu’elle est, il n’y a pas la colère ou la tristesse, simplement le sentiment de perdition absolu face à ce qui constitue notre vie et l’absence d’apparition d’un but. C’est peut-être ça la puberté, vingt longues années sombres et acharnées qui débouchent sur un vide. En tout cas elle a maintenant une parfaite bande-son.

 

Mitski - Puberty 2
8.8Note finale
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7.9