Au cours de ses quatre albums précédents et de son travail avec Essaie pas, la canadienne nous a habitué à une synth-wave hypnotique, parfois mélancolique, parfois kitsch mais à la narration toujours extrêmement soignée (les incroyables Je ne t’aime pas ou Ballade aux USA). Il aura fallu seulement quatre mois de tournée avec Essaie pas pour que Marie Davidson développe à l’égard du dancefloor des sentiments tellement contradictoires mais ô combien puissants (fascination et dégoût) qu’elle décide de lui faire ses adieux. Comme pour clôturer la relation sereinement, elle met les choses au clair avant les au revoir et dresse un bilan de tout ce qu’il est possible de voir et ressentir sur un dancefloor.

Rendez vous en terre inconnue

Avec toutes ces heures passées sous les stroboscopes Marie Davidson a eu le temps de regarder les danseurs, d’observer les comportements (« Un individu qui se photographie sur son cellulaire/ Une fille qui dort sur le sol les yeux révulsés« ) mais surtout d’analyser les réactions à la musique. Elle constate que les gens sont envoûtés par le rythme peu importe qu’il soit joyeux ou triste, et a simplement envie d’essayer, de voir si elle est capable de faire naître l’envie irrépressible de danser. La différence est flagrante avec ses albums et EPs précédents, la synth wave fait place à des sonorités et des rythmes beaucoup plus clubs, c’est paradoxalement en faisant ses adieux au dancefloor qu’elle livre un album qui pourra y être joué (Interfaces, Naive to the bone) sans transformer l’assistance en une horde de danseurs mélancoliques. L’album explore le clubbing sous toutes ses coutures, ce qui passe par une grande variété de sonorités c’est tantôt la légèreté et le côté un peu bitchy qui vous fera lipsticker des paroles que vous ne connaissez pas (Naive to the bone, Good vibes), les beats oppressants et saccadés (La femme écarlate), l’acide (Denial) ou la techno très sombre (Inferno). La tracklist fait office de déambulation entre les différentes salles d’un club et les différentes émotions qui vont avec les changements de musique et d’ambiance: l’agacement, le rire, la paranoïa, la confiance, l’angoisse, la danse, la frénésie,.. on passe par tous les états possibles en seulement neuf morceaux.

Au revoir

Pour autant l’identité Marie Davidson est toujours bien assumée. Comme avec Essaie pas, les paroles occupent une place centrale et sont d’une noirceur un peu trop sérieuse et exubérante pour ne pas être sarcastique. Le ton est narquois et on peut presque la voir sourire ironiquement quand elle dédicace une chanson « To all he jealous people » et s’acharne sur son adversaire d’un soir « In The Middle Ages, people used to wear clocks, it’s 2016, get real.” (Good vibes). Elle passe de l’anglais au français d’un morceau et d’une phrase à l’autre, et peut aussi bien vous insuffler une confiance surhumaine que se faire passer pour folle et vous filer une angoisse à vous planquer dans un coin noir (La femme écarlate, Planete ego).
Et puis enfin il y a Adieu au dancefloor  et on ne voit pas comment une conclusion aurait pu être plus belle et juste. C’est un condensé de tout l’album et de la schizophrénie qui l’habite. Tout commence par des sonorités french pop, une mélodie naïve tandis qu’elle entonne comme si il s’agissait d’une comptine « Je sens monter la frénésie des vendredi soir […] Rencontrer l’action ou vivre les pulsions des âmes débauchées »  pour sembler se réveiller la seconde d’après et affirmer très grave: « J’en ai marre, j’étouffe, quel gâchis, c’est fini ».

Cet album est fascinant et génial parce qu’il parvient à décrire sensiblement et par la musique tout ce qui fait qu’un club peut être à la fois un endroit abject et merveilleux. Ce sont des adieux tendres, réfléchis et sans animosité, la joie d’en finir après avoir vu ce qu’il y avait à voir et confirmé que ce n’était pas pour soi (« Adieu au dancefloor, allez dansez, riez, crevez sans moi »).

Marie Davidson - Adieux au dancefloor
8.4Note finale
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8.1