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Selon l’expression consacrée: « toutes les bonnes choses ont une fin ». Celle de LCD Soundsystem avait été orchestrée comme la plus belle qui soit, une fin à l’image d’une formation; grandiose et poétique, humble tout en étant reconnaissante de son impact musical et générationnel. Ce dernier live au Madison Square Garden, mis en récit dans ce superbe Shut up and Play the hits, avait tout d’une dernière réunion de famille, où les larmes de séparation côtoyaient celles d’une joie relative aux souvenirs des moments partagés. Pour James Murphy cette fin était tout ce qu’il y avait de plus rationnel et réfléchi, bénie de la tranquillité d’esprit du devoir accompli. C’était noble et pudique, la certitude de finir au sommet. Six ans plus tard la formation est de retour. Elle a continué à vivre et à murir une reflexion sur la pop culture, le rêve américain, les icônes disparues et les relations personnelles de son leader. LCD Soundsystem sort donc sa version de son American dream, celle d’un homme aux cheveux grisonnants qui continue à être sceptique et un peu dépassé par le monde dans lequel il vit mais qui trouve pourtant le génie de l’orchestrer avec une sensibilité universelle. La nostalgie sans la tristesse, les doutes sans l’amertume, la fête triste, la boule disco en slowmo, le retour un peu désolé des héros: il y a tout ça dans cette nouvelle démonstration de LCD Soundsystem.

Only regrets left alive

Oh Baby se situe pile dans l’espace-temps entre le réveil et le sommeil. On ne sait pas trop s’il s’agit d’un mauvais rêve avec une narration de crooner ou bien du récit un peu dépité de la fin d’une histoire. Les deux réalités s’entremêlent pour une ballade à l’instrumental plutôt basique mais efficace. Il y a quelque chose de très cinématographique, de très cotonneux dans ce « oh lover/you run from me/we move like a bad scene/shot in the dark ». C’est un peu dans cette même temporalité que nous emmène à nouveau Murphy sur le titre i used to. Il nous conte l’amertume de celui qu’on pousse à être lui-même avant de s’en moquer pour les mêmes raisons, celui à qui l’on a fait espérer des choses avant de disparaitre de sa vie. D’une façon assez continue mais latente, les regrets et les deceptions sont assez présentes sur cet album. Orchestré d’une manière radicalement différente, le titre How do you sleep? raconte la même histoire d’une amitié disparue dont le souvenir est encore amer dont le déferlement de violence se caractérise dans des basses toujours plus percutantes et les flèches que sont « i must admit: i miss the laughing but not so much you/ standing on the floor facing you/ i can’t see you/yr impermanence/ the place is empty-empty of you. » Tout le monde s’accordera à penser que le titre s’adresse très probablement à Tim Goldsworthy, le co-fondateur de DFA Records qui a été poursuivi en justice par Murphy pour une sombre histoire de détournement de fonds. black screen enfin raconte avec une gravité presque sans précédent la rencontre entre Murphy et Bowie pour l’album Blackstar et comment le leader de LCD s’est retrouvé paralysé par l’admiration qu’il avait envers ce dernier. Dans ce titre il décrit l’impact qu’a eu cette rencontre et comment il aurait aimé la gérer autrement, comment aujourd’hui Bowie est présent dans chaque image satellitaires qu’il s’amuse à regarder.

Home

Other Voices est, avec How do you sleep?, l’archétype d’un titre de LCD Soundsystem. Des percussions aux voix, cette intensification graduelle, l’accumulation et la complexification de la structure même du titre, la montée en puissance de la voix de James Murphy, tout y est pour retrouver cette injonction à la danse. L’injonction mécanique, calme et raisonnée dont à le secret LCD. On retrouve Nancy Whang pour un aparté au phrasé plus impulsif, plus urgent qui nous pousse dans les retranchements comme un interrogatoire. « who can you trust? and who are your friends? who is impossible? and who is the enemy? ». Amis et ennemis, adoration ou trahison, c’est également le thème du titre change yr mind dans lequel Murphy aborde les réactions de quelques fans à l’annonce de leur retour. « i can’t make you a promise/we’re not professionals/but if you don’t like what it feels like/and if you don’t- you don’t like where it’s led/it could be over ». On retrouve Murphy dans la position étrange de devoir s’excuser auprès de fans qui devraient pourtant être les premiers à se réjouir du retour de leur icône, étrange mécanisme que celui de la passion. On pourrait aussi parler d’American Dream quant à parler de titre ADN. Comme le déchirant NY I love you but you’re bringing me down, American Dream se place dans un décor trop grand pour lui, seul face à la ville, on y retrouve un personnage dans un état de délabrement et de vieillissement qui se reflète dans son environnement, le récit d’une gueule de bois qui éclaire d’un jour pas toujours flatteur un rêve américain toujours aussi vivant.

Les cheveux gris les idées claires

Il n’y a pas d’excès de folie, de grands cris ou de longues experimentations instrumentales comme il y en avait sur Dance Yrself Clean ou Drunk Girls à l’exception peut-être d’un How do you sleep? où les basses se font les plus violentes mais tout en étant particulièrement dansantes. Non, plus d’excès de voix, la reflexion semblant prendre le dessus sur la passion tout au long de l’album. Certaines de ces reflexions traversent les années et la discographie du groupe. C’est par exemple le cas de tonite ou emotional haircut qui sont dans la droite lignée de You wanted a hit et Daft punk is playing at my house. La première décrypte le mécanisme des tubes d’aujourd’hui qui nous incitent tous au plaisir nocturne immédiat, à l’urgence. Dans ce scénario Murphy se place sur le côté, comme un « reminder » à ces jeunes aux « limited edition shoes » que vieillir n’est pas une malédiction et que contrairement à ce que la radio se tue à vous dire, le fait que vous ayez manqué la dernière fête n’impactera pas la réussite de votre vie ou bien l’échec de votre jeunesse. La seconde narre l’histoire d’un type à la coupe de cheveux un peu ringarde que l’on traite avec le regard de pitié que l’on adresse à ceux que l’on croit prisonniers du passé.

 

ll y a bien des raisons de douter d’un grand retour, d’une reformation annoncée en grand pompe après un départ tout aussi grandiloquent. Mais à l’écoute de ce American Dream on ne peut s’empêcher de se dire que ce retour était nécessaire. Murphy à raison, on ne nous parle toujours que de la jeunesse et du point de vue de la jeunesse, on nous rassure rarement sur comment vieillir peut nous éclairer les idées, comment on peut être complètement dépassé par le monde qui nous entoure mais quand même connaitre le succès, développer un génie différent, un point de vue externe sans être anachronique. On qualifie souvent LCD comme un groupe qui fait de la musique de papa, de puriste un peu intellectuels qui auraient tendance à dire que tout de même, avant c’était autre chose la musique. Il y a de ça, certes, mais il y a quelque chose de beaucoup plus grand qui fait qu’un gamin de 15 ans déguisé en panda se retrouve en larmes devant leur dernier concert, qu’une jeune femme de 23 ans se retrouve à sourire naïvement les yeux humides quand implose how do you sleep? ou qu’un monsieur de 59 ans se retrouvent à essayer de comprendre Spotify mercredi matin à la sortie officielle de cet American Dream. La pochette de cet album est un soleil blanc sur un ciel bleu, l’été est fini certes, mais pour un certain nombre d’entre nous LCD a raccroché juste à côté de l’astre solaire une boule disco éternelle pour prendre le relais quand on aura du mal à trouver un phare dans la tempête.

 

LCD Soundsystem - American Dream
9Note finale
Avis des lecteurs 3 Avis
8.2