Lana Del Rey est un personnage auquel on ne s’attache pas vraiment. Entre deux eaux, entre une sensibilité exacerbée qu’on a du mal à croire sincère au premier abord et une tendance énervante à tomber juste dans la mise en place et la narration de ses récits.
Ultraviolence pariait tout sur le personnage fragile et innocent d’une Lana del Rey dont chaque apparition semblait accompagnée d’un épais nuage de fumée un peu surfait pour faire mystérieux. Honeymoon est le contrepied, c’est l’affirmation d’un autre versant, plus direct, plus déterminé et plus violent de sa personnalité. Une violence sous forme d’ultimatums, d’adieux, de résignations qui ne dit jamais vraiment son nom mais qui arrête enfin d’essayer d’atteindre un consensus, d’arrondir les angles.

And I lost myself when I lost you

Les premiers singles qu’étaient High by the beach ou encore Music to watch the boys donnaient des signaux assez contradictoires, entre l’assurance qui émanait du premier titre et l’aveu de soumission qu’elle formule dans le second, il n’était pas évident de savoir quel aspect de son personnage Lana allait décider d’exploiter pour son troisième album. S’il est facile d’admettre cette nouvelle posture sur des titres elle n’éclipse absolument pas le discours de victime, de femme soumise par la perspective d’un grand amour qui enfin ne serait pas à sens unique. Ce discours est particulièrement probant sur le titre Religion avec ce serment d’allégeance à l’amour comme seul dieu et comme seule raison de vivre comme tout bon dévot se dédiant à une cause. Sur The Blackest Day elle chante la désillusion et l’absence de but « ever since my baby went away », le fait de sombrer « deeper and deeper ». Mais pour contrebalancer son discours qui pourrait paraître pathétique on a la puissance des basses qui grondent sur Freak par exemple et qui font résonner avec puissance la determination qui l’habite.

Endless summer

Un des meilleurs morceaux de l’album est sans aucun doute God knows I tried. Il pourrait servir de titre d’introduction à Lana Del Rey pour quiconque n’a toujours pas franchi le pas de l’écoute, qu’il soit motivé par la haine ou la simple curiosité. On y retrouve tout ce qui justifie la horde d’adeptes qui s’est formé au fil des sorties: le sentiment d’impuissance, de résignation après avoir pourtant dédié une certaine partie de sa vie à essayer d’atteindre un but/un homme, les envolées lyriques et les montées en puissance vocales sur fond de reverb amplificatrices et puis toujours ce même décor. Car si les motivations ont changé, c’est toujours le même visuel que convoque un titre de Lana Del Rey: un espèce de flash forward, une plage déserte sur laquelle on aurait élu domicile face aux indénombrables désillusions de la vie et un savoureux mélange entre voilages et alcool pour meubler des jours enfin paisibles puisque solitaires. Si l’image est implicite dans God knows I tried, elle est formulée sur High by the beach ou sur Freak « baby if you wanna leave come to California be a freak like me ».

Legacy

Sur cet album Lana del Rey met aussi un nom, une étiquette sur ses références alors qu’elles étaient dissimulées dans une atmosphère plus que toute autre invocation sur ses précédents projets. Il y a d’abord ce « ground control to Major Tom? » sur Terrence Loves you puis ce « dark blue » qui de son propre aveu se réfère au label de jazz Blue Note, le titre Art Deco, qui parle pour lui ou encore « all I hear is Billie Holiday ». Et puis il y a bien évidemment cette pochette d’album, référence ultime à l’esthétisme des 60’s.  Seule réticence absolue à cette concrétisation des influences, la reprise de Nina Simone, Don’t Let Me be Misunderstood. Il y a des monuments intouchables (envoyez ce mémo à Muse) dont fait partie Nina Simone. Bien sur on garde l’esprit de grandiloquence et la nostalgie cinématique des années 60 comme elle l’annonce avec l’ouverture du premier titre, Honeymoon. On garde la délicatesse susurrée des mots et l’ambition de l’esthétisme avec ces « dark blue » ou ces chantonnements qui sont ajoutés dans un pur et simple souci de perfectionnisme. Enfin il y a la jeunesse, la liberté de ne pas penser au futur en filigramme comme elle y fait référence à plusieurs reprises «we can still dance to rap music/kiss while we do it » , « dreaming away our lives » , «carry me home I don’t want to talk about the days to come/ put your hands up in the air the radio on »

Il n’est pas certain que cet album serve de bande-son à vos road trips aoutiens comme à pu le faire Ultraviolence, il n’est pas certain qu’il rencontre une telle unanimité et c’est à mon humble avis sa plus grande force. Il parle à ceux qui ne sont pas là depuis le début, ceux à qui il a fallu dépasser une certaine réticence pour apprécier Lana Del Rey et qui n’avaient donc pas d’attentes précises. C’est la prise de conscience de l’absurdité/l’insolvabilité de l’équation qu’elle cherche à résoudre quand elle s’acharne à trouver l’objet de tous ses désirs qui fait que cet album est différent de ses précédents, il brûle d’une colère sourde et profonde qu’est la nostalgie.

Lana Del Rey - Honeymoon
8Note finale
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