A l’heure où il n’a jamais fait aussi bon de se revendiquer féministe, on pourrait facilement prendre le contre-pied d’un féministe revendicateur en mettant en lumière celles qui s’imposent dans l’ombre et dans l’underground, sans mettre de mots dessus, juste par l’ampleur de leurs œuvres. Aux côtés de Jenny Hval on peut désormais ajouter Kelly Lee Owens avec un premier album éponyme qui annonce de grandes choses.

En rose et noir

Il y a une ambivalence certaine dans les productions de la jeune londonienne. S.O qui ouvre l’album instaure une pop à laquelle FKA Twigs pourrait s’identifier. De ce premier titre se dégage une sonorité très féminine, pas seulement due à la délicatesse et la voix haut perché de la productrice mais par la volupté, la légèreté voilée, drapée dans une attention aux détails sans faille. Il y a aussi un côté très minéral, qu’on retrouve à diverses étapes de l’album et qui contraste magistralement avec la dureté des sonorités techno qui s’immiscent petit à petit dans ce premier long format. A peine introduites, ces sonorités s’affirment déjà sur Arthur, un savant hybride entre dream-pop et techno. Mais c’est sur Anxi, titre faisant intervenir Jenny Hval que se déploie l’ambition du dancefloor que semble nourrir (de moins en moins) secrètement et par couches subtiles de basses, l’auteur. En 2015 les deux jeunes femmes avaient déjà laissé percer leur goût pour les grosses ficelles visant l’efficacité avec le titre Kingsize de Hval que Lee Owens avait remastérisé afin d’en faire ce qu’on appelle communément un banger. C’est toujours assez cotonneux et évident à la fois avec Kelly Lee Owens comme elle s’efforce de le faire comprendre sur Lucid dans lequel elle s’efforce de répéter « different from the rest, can’t you see it? ». Aux 2/3 du titre, les bpm s’envolent et les revendications d’une musique éléctronique brute s’installent comme le démontre le titre Evolution.

Choisir c’est renoncer

Pourquoi choisir donc entre la pop et la techno ? Aucune raison valable si on en croit le titre Evolution qui par son aspect robotique (la répétition de ses mantras lapidaires comme les sonorités froides) tranchent avec la pop limite « bavarde » qui ouvrait cet album. Bird synthétise cette dichotomie. Tout commence à la limite de l’ambiant, dans une temporalité que l’on a du mal à s’approprier, avant de se développer d’un coup. Bien que l’on ait du mal à savoir sur quel pied danser, force est de constater qu’on ne peut s’empêcher d’accueillir ce tournant à bras ouverts et acquiescer d’un hochement de tête bien régulier. Il y a comme un relan de Pantha du Prince dans cette construction par petites touches basiques, simplissimes (le charme discret des cloches, clochettes, timbales/triangles).  Throwing Lines est légèrement plus convenue, on se rapproche de ce que donne généralement une collaboration entre un producteur et une pop-star. CBM représente quant à lui l’équilibre une fois encore. On pourrait penser à Nina Kraviz sans la froideur/noirceur qui lui servait d’ésthétique à l’époque de Ghetto Kraviz. Il y a derrière chaque proposition la volonté de conserver une mélodie, une empreinte pop très forte, très élaborée qui sert de variable d’ajustement, oriente et construit chaque percée d’une musique électronique brute. Keep Walking est probablement l’injonction hypnotique qui nous amène du côté de Bristol avec des accents de Massive Attack ou Portishead.

Ce qu’il y a de foncièrement fascinant dans ce premier album de Kelly Lee Owens c’est non seulement le choc, le contraste des textures (sa voix/sa pop/ses kicks/ses basses) mais surtout que l’intégralité de cette oeuvre sort d’un seul et même cerveau. Cela aurait été un album moins impressionnant, plus compréhensible, moins séduisant parce que plus attendu d’un producteur qui s’entoure de noms de la pop comme le font Joachim, Scratch Massive ou SBTRKT mais ici, la diversité des ambiances, la justesse des influences, des superpositions par une seule et même personne en font une oeuvre d’autant plus admirable qu’elle ne rechigne à rien proposer et réussi à tout imposer, comme si c’était tout à fait naturel.

Kelly Lee Owens - Kelly Lee Owens
8.5Note finale
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