Patience est mère de vertu diront certains pour considérer le cas de Jay Rock.  Premier signé sur le label Top Dawg Entertainment, il est rejoint plus tard par Kendrick Lamar, Schoolboy Q et AB Soul avec qui il forme alors Back Hippy. Quand chacun décide de se consacrer à sa carrière solo, Jay Rock se trouve à œuvrer dans l’ombre de TDE, à orchestrer et assister à l’explosion de ses anciens collègues de loin, en restant à la marge. Un peu comme un Pusha T dont on reconnait toujours le talent mais qui -on ne sait vraiment trop pourquoi- n’arrive pas à percer selon son mérite. Si son premier album Follow me home a connu un succès respectable il ne lui a pas ouvert la porte auprès du grand public et ne lui a pas offert le destin d’un Kendrick Lamar.  Quatrième roue du tricycle, on dirait que TDE s’est soudain souvenu du potentiel de Jay Rock en faisant cette fois une belle promo pour son album (mini documentaire, sortie d’un single avec Kendrick Lamar) mais ne prenant tout de même pas trop de risque en attendant un certain nombre de précommandes avant de sortir l’album. 90059 est finalement sortie le 11 septembre et apparaissait comme la chance à ne pas manquer pour Jay Rock.

Pâte fimo

Jay Rock n’a pour autant pas facilité la tache à son label, aucun gros nom sur cet album si ce n’est Busta Rhymes et la reformation de Back Hippy le temps d’un morceau.  Isahia rashad  et SZA servent d’intermédiaire avec un Lance Skiiwalker et Sir encore inconnus au bataillon. Coté production c’est la même chose, pas de trace des Metro Boomin, Zaytoven, No ID, Hit Boy ou autres Mike Will Made It qui ont fait une OPA sur le rap jeu. Au contraire on retrouve les discrets mais respectables J.LBS (Kendrick Lamar, Curren$y, Dom Kennedy) et Tae Beast, qui avait beaucoup produit pour Black Hippy. Les productions n’ont rien de grandiloquent, elles sont beaucoup plus épurées que dans Follow me home  et n’ont pas vocation à occuper le morceau, au contraire tout est parfaitement étudié pour mettre le rap en valeur et le faciliter. Et on se trouve véritablement face à un album de rap, tout est très écrit mais pas d’une manière chiante à la Joey Badass qui essaierai de nous raviver le NY des années 90, non là on est face à un rappeur dont les lyrics racontent des histoires mais qui en plus sait insuffler ce qu’il faut de variantes, de mélodies et de rythme à son phrasé pour leur donner vie. Ce qui frappe alors c’est à quel point Jay Rock a travaillé sur sa voix le tout sur les conseils d’un certain E 40: “E-40 taught me a long time ago to try different things with my voice, experiment, and only roll with it if it feels right”. C’est donc ce qu’il a fait, il s’est diversifié et a expérimenté, le flow est moins agressif et très rythmée, la voix s’est adoucie et semble être devenue modulable. Du flow de 90059 qui a quelque chose d’Old Dirty Bastard, des variations de son couplet sur Vice City à la voix sereine de Wanna Ride, on se demande parfois si on à affaire au même rappeur.

Watts on your mind

Là où tous les regards se focalisent sur Compton en ce moment, Jay Rock a choisi de rendre hommage à sa ville, celle où il a grandi et vit toujours: Watts, autre ville symbolique des ghettos californiens, célèbre pour les émeutes qui l’ont agité en 1965. Les lyrics sont alors des tableaux de vie du quartier, avec ses personnages types (le gamin, le hustler, la pétasse, la mère de famille), ses motivations (l’argent, la réussite), ses moyens (la violence, la drogue, le rap, la prostitution) et ses issues (le succès, la prison ou a mort). En répétant tout au long de l’album ce qui est désormais un leitmotiv du rap (qu’à force de travail on peut tout faire) il s’adresse autant à ses réfractaires qu’à tous ceux qui galèrent pour se sortir des entrailles de Watts. Il joue de ce statut d’outsider qui lui donne de la légitimité et lui permet encore de décrire les rues avec une posture d’observateur: la même qu’il a eu en regardant ses potes devenir célèbres un à un.
Fly on the wall (expression qui décrit justement cette posture de témoin qui voit sans être vu) fait alors le parallèle entre la vie à Watts et la carrière de Jay Rock. Ses couplets décrivent un jeune gamin qui débarque dans la jungle du ghetto, il réussit un coup, se paye tous les « piranhas »  pour monter sa clique et devenir roi ( « There was a young ghettto chid going wild after running ’round/ Who came from a happy home then get lost in the jungle/ Hit a lick for like ten chicks/ Brought it back to the bricks then got everybody rich/ Started is own clique, recruited all piranhas« ). A son tour Busta Rhymes renverse la situation en faisant le parallèle avec la carrière de Jay Rock et s’adressant directement à lui  « But they ain’t know when Top Dawg introduced you, nigga […]So let me tell the truth, again I’m so proud of how you evolved/ And while me and Jay Rock kill these niggas ’til they dissolve/ I hope you appreciate my view as the biggest fly on the wall »

Il semble qu’en tant que mec qui vit toujours à Watts quand ses potes font le tour du monde Jay Rock se sente d’autant plus redevable et comme investi d’une mission à l’égard de son quartier “I still have work to do. I still have family in the hood. I’m trying to get successful enough to come back to get people like Top Dawg did for me ». 90059 ne serait qu’une mise en bouche pour faire patienter les fans avant un prochain album qui cette fois sera le « big thing ». Le travail ne fait que commencer.

Jay Rock - 90059
8.5Note finale
Avis des lecteurs 2 Avis
9.5