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Dans les codes journalistiques on vous apprend que la base est de ne pas écrire à la première personne. Pourtant je ne vois pas comment je pourrais décemment ne pas personnifier cette chronique du dernier Future Islands. Future Islands a toujours représenté quelque chose de très particulier pour moi. Pendant longtemps, hermétique à tout ce qui ne se construisait pas majoritairement sur des beats ou sur 8 minutes si longues et obscures et tortueuses, Future Islands était le seul groupe aux vrais instruments (avec LCD Soundsystem) que non seulement j’écoutais mais qui surtout me bouleversait. Pour ces deux groupes j’ai fait ce que fait n’importe quel nouveau fan: j’ai téléchargé l’intégralité de leur discographie que j’ai usé et continue d’user à force d’écoutes répétées mais toujours aussi salvatrices. Alors quand il y a quelques mois le groupe annonçait son retour après un Season dont je ne connais les moindres nuances, c’est entre anxiété et excitation que mon coeur tenait de se positionner. The Far Field est bien là et avec lui, les espoirs et l’assurance que Future Islands écrit petit à petit et sans encore que le public en soit conscient, son nom au panthéon des grands groupes américains, ceux qui font la musique de l’intemporel.

L’éloquence du K.O

Quand on attend réellement un album, en général on finit par trouver un lien, on lance religieusement l’écoute en cessant l’intégralité des autres activités et quelques semaines/mois/années plus tard on se rappelle exactement ce que l’on faisait et ce que l’on a pensé à la première écoute. Je sais par exemple quantifier l’épaisseur du silence et de l’incompréhension qui a suivi ma première écoute de Yeezus ou celle de Room on Fire des Strokes. Pour Future Islands c’est différent. C’est un groupe qui s’appréhende de par la particularité de la voix de Sam Herring mais aussi d’un côté kitsch qui peut laisser sceptique. The Far Field n’a pas, contrairement à Singles, de point d’entrée facile avec un titre comme Like the moon ou Seasons. Je crois que ce qui m’a toujours plu chez Future Islands c’était cette profonde tristesse accentuée par la voix si spéciale, si profonde de Herring qui contrastait avec l’optimisme et l’entrain des rythmes, cette dualité entre mélancolie et attente du futur, ce refus d’abandonner les espoirs pourtant tant de fois déçus. Sur The Far Field, le groupe explore ce qui se passe non seulement au point de rupture mais après, quand on finit par arrêter de se battre, baisser les bras dirait on vulgairement. Le premier single, Ran, laissait transparaitre cette orientation. « I can’t take it, I can’t take this world without you, I can’t take it on my own » chante Herrring sur ce qui pourrait être une des plus belles chansons d’amour de l’année par ailleurs. La perdition après avoir chanté la solitude sous toutes ses coutures. Difficile d’ailleurs de voir autre chose que cet amour qui a pris la fuite « And what’s a song without you? When every song I write is about you
When I can’t hold myself without you/ And I can’t change the day I found you »« Left out on the road eight years ago. And you left too but I never really thought you would really gone» chante Herring sur Beauty of the Road. Toute la difficulté de cet album a du être de trouver un angle qui conservait la dignité de l’approche de ces thématiques tout en laissant transparaitre l’amertume vraiment acre qui avait finit par gagner une majorité des batailles émotionnelles menées entre Singles et The Far Field. La réussite de ce pari revêt très largement sur la voix si particulière de Sam Herring mais aussi sur ce son si spécifique qu’a crée au fil des albums la formation américaine, une éloquence fière, un classicisme old fashioned, orgeilleux qui veut bien reconnaitre la défaite mais ne lésinera pas sur le récit de son combat, même perdu.

Itinéraire d’un enfant déçu

Il n’y a cependant aucune surprise dans les sonorités et les développements de l’album pour quiconque est un tant soit peu familier avec les précédentes sorties du groupe. On tombe même dans la répétition assez rapidement, une répétition qui était auparavant dissoute dans des ballades comme A dream of you and me ou Down on the water, ballades totalement absentes (à l’exception discutable du titre Candles) de ce nouvel album. La répétition, l’usage jusqu’à son paroxysme de cette formule qui leur est propre, s’oppose assez ironiquement aux doutes, aux inconsistances, aux dérives, aux instabilités que racontent Future Islands. Au fond si les chemins empruntés se ressemblent, ils ne sont qu’une façon discrète de nous emmener encore plus en profondeur. Sur Cave, on franchit un cap de noirceur et de désespoir qui n’avait pas encore été formulé et assumé aussi directement par le groupe avec des lignes comme “Is this a desperate wish for dying? Or a wish that dying cease? The fear that keeps me going and going and going is the same fear that brings me to my knees ». C’est aussi là tout le génie et tout l’intérêt de Future Islands, ce positionnement entre une pop grand public et des paroles et une répétition structurelle d’une basse omniprésente qu’on trouverait d’habitude dans des formations de cold wave. Malgré tout, il y a chez Sam Herring une innocence limite enfantine. Celle qui oublie rapidement à quel point étaient terribles les ténèbres qu’il a traversé, à quel point était blessante et humiliante la déception amoureuse qu’il a vécu, combien il a été difficile de réaliser que son amour était vraiment parti. Sur Through The Roses, conscient des limites de son état (« I’m scared, I don’t know what to do/ I’m scared that I can’t pull through »), il tente quand même une énième main tendue (« I’m no better than you but we can pull through together »). Un optimisme au rabais, de la énième chance qui transparaissent particulièrement sur le titre North Star ou Ancient Water, titre sur lequel il implore littéralement: « Keep me ». Il convient néanmoins, en écho à la première partie de cette chronique comme en précision de ces dernières lignes, de préciser que jamais le groupe ne tombe dans le pathétique. Certes son auteur accumule les abandons, les désillusions, les perditions mais dans la majeure partie des cas il se blâme lui-même pour ces mésaventures, jamais on ne tombe dans l’apitoiement ou dans la victimisation. On touche ici à ce qui me fait aimer fondamentalement Future Islands, cette mélancolie qu’on exprime la tête haute, avec un sourire, amer certes, mais un sourire fier de celui qui sait qu’il peut se relever de presque tout ce qu’on lui donnera à surmonter.

Future Islands est probablement un groupe pour ceux qui sont émotionnellement sur la corde raide. L’équilibre du groupe, si précaire, le rend parfaitement brillant. Il y a un condensé d’une vie humaine dans cet album de Future Islands. Des doutes adolescents (« It’s not easy just being human »), aux crises existentielles de milieu de vie (« I’ve broken many promises ») en passant par les paroles rassurantes limites paternalistes (« don’t deserve the pain you’re going through/ let me take it away »), tout est abordé. The Far Field n’est pas le meilleur album de Future Islands, il est dans une certaine mesure un peu trop uniforme mais il est le plus personnel, le plus moderne, le plus triste sans aucun doute mais aussi un des plus fascinants. Sans tabou, avec une pudeur et une classe sans faille, Future Islands dresse un portait émotionnel d’une époque et de ses individus, complètement atones parfois, blessés souvent, incertains de leur prise sur leur destin, en ruines à l’intérieur mais toujours assez solides pour être fiers et droits à l’éxterieur.

Future Islands - The Far Field
8.7Note finale
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