Endless. C’est en effet le terme adéquat pour définir l’attente qu’il a fallu traverser pour accéder à ces deux nouveaux albums de Frank Ocean. On ne va pas vous faire l’affront d’un récapitulatif des retards, faux espoirs et autres épreuves nerveuses qu’on a traversé cet été dans l’espoir de découvrir ce à quoi Frank avait passé ses dernières années, ce dont ce mutisme était le signe et surtout trouver une nouvelle bande originale aux jours qui raccourcissent et aux relations à sens unique. Si Endless n’est au final que la carotte pour attirer/faire patienter/rompre son contrat une fois que Blonde a vu le jour, ce sont surtout les brouillons, les mémos, les essais pas assez concluants pour atteindre le précieux successeur de Channel Orange. Dans ces circonstances, c’est comme si Endless était l’inconscient, le processus de création de Blonde mais aussi et surtout, le carnet de bord de ce qu’a vécu Frank au cours de ces dernières années.

Brouillon comme ton âme

Il fallait bien quatre ans pour nous parler d’Iphone et de Samsung en ouverture. Device Control nous fait donc un inventaire des performances techniques de ces moyens de communication qui ne s’arrêtent jamais (d’où le endless?) et qui ne trouvera de continuité qu’en clôture de cet album. Un titre sur ce sentiment que Frank a surement du rencontrer: celui d’être stalké, de devoir répondre de son moindre geste, de sa moindre apparition sur les réseaux sociaux, surtout quand un monde entier attend de vous un chef d’oeuvre. S’il n’y a pas grand chose de personnel dans ce premier titre, le reste de l’album fournit lui pléthore de renseignements. Alabama est une réponse qui pour une fois appelle une réponse. On a l’habitude des questions rhétoriques dans lesquelles se complait toute bonne âme en peine qui se respecte, mais un peu moins d’une demande explicite de guidage face au constat de notre impuissance. Sur l’échelle du chanteur, c’est un titre relativement injonctif dans lequel le désarmement conclut une introduction au décor dans lequel on est immergé. « Duplex in New Orleans East, i was writing out everything« , le chanteur nous introduit dans l’intimité de sa routine, avec sa famille (il mentionne son frère, ses cousins, sa mère), nous rend compte de ce qui s’est passé pour lui. L’ambiance est explicite dans ce titre, descriptive et plus suggérée avec ces interludes qu’il délivre Ambience 001, Ambience 002 sont comme les audio-descriptions d’instants de vie, le cadre est en construction. Cette ambiance très fracturée marque un premier tiers de l’album mais viennent ensuite des temps plus longs et des explications.

Concrétiser les chimères

Comme des garçons est surement le morceau émancipateur qui fait de Frank Ocean une personnalité si atypique et importante dans le monde du hip-hop. Pour la première fois il parle sans ambiguïté et sans fard de sa relation avec un homme. De ses hauts, ses bas et de la volatilité de ce dernier en reprenant en conclusion ce célébrissime slogan Comme des garçons, qu’on aurait pu remplacer par un « comme des enfants » qui irait parfaitement avec la simplicité, la légèreté et la nonchalance dont est empreinte la description qu’il nous fait de son aventure. Les interludes et les « vrais titres » se confondent et forment un ensemble qui, quoique brouillon, s’enchaîne rapidement, logiquement et souligne surtout un éloignement, une mise à distance de l’auditeur. Jamais on ne se sent le temps ou la légitimé de se retrouver dans ses paroles, dans ses ambiances, à l’image du format (Endless est la bande-son de ce streaming interminable dans lequel on regardait Frank construire un escalier durant des jours), on reste un spectateur attentif à tout ce qui se passe. Déstructurée, déracinée, se démultipliant, la voix de Fank devient un jouet comme il ne s’en était jamais servie auparavant. Sur Deathwish par exemple mais aussi sur Florida (qui ressemble quand même énormément à du James Blake) ou encore Mine (qui n’est qu’une version kaléidoscope d’un bad trip « how come the ecstasy always depresses me so? » se posent l’équivalent de 150 Frank Ocean désabusés) sa voix est devenue une partie non négligeable de l’instrumental. Florida est à mettre en relation avec In Here Somewhere ou Sideways en ce que tous ces titres explorent un côté très mécanique, électronique qui n’était pas si présent dans ses précédents travaux.

Frank 2.0

Pour ce qui est de retrouver le Frank que l’on connait, il y a des titres comme U-N-I-T-Y dans lequel on trouve à peu près toutes les informations sur ce que Frank Ocean tend à ne pas dire depuis le début d’Endless. La vie à Chiraq, les réseaux sociaux, les épreuves institutionnelles comme personnelles. Sur Rushes et Rushes To on pourra s’étonner de retrouver SebastiAn (oui oui, de Ed Banger) à la production et s’émerveiller de voir Alex G poser sa contribution pour deux titres complètement différents. Difficile de résister au crève cœur qu’est le second morceau dans lequel on voit réapparaitre les questionnements entre la religion et l’orientation sexuelle qui étaient déjà un sujet sur Channel Orange avec Bad Religion. Slide on me est aussi assez conventionnelle, mais chez Frank Ocean, le conventionnel implique un degré assez élevé de qualité. Dans ce titre on peut penser que Frank parle de la pression de ses fans qui attendent de lui un engagement et auraient tendance à considérer qu’il leur doit quelque chose (« they’re like something’s gotta give »). Higgs dure près de 10 minutes, dix minutes dans lequel son flow n’est qu’une introduction à une espèce d’expérimentation (une de plus) et la référence la plus évidente aux nouvelles inspirations qui ont guidé la création de cet album. En dehors de conseils concrets émanant de cette voix à la Kraftwerk (« you can still stream your life« ), ce n’est que la suite de Device Control qui avait ouvert l’album (endless se réfère donc à ce cercle vicieux ?!) à laquelle on assiste. On retrouve donc derrière ce cher accent germanique, Tillmans qui fait de ce titre un projet des plus réussi et permet à Frank (comme quand Kanye utilise un sample de Mr Fingers ou Harddrive sur Fade) de mettre un pied dans un nouvel univers.

Endless recèle une certaine ironie en ce qu’en le sortant avant Blonde et en l’annonçant seulement comme un visual album, il n’aura absolument pas ce caractère éternel qu’évoque son titre. Et pourtant si dans son aspect il ne semble pas fini, brouillon, en proie aux doutes, aux errements et aux psychotropes, il est en quelque sorte le prélude nécessaire à la compréhension de Blonde. Dans une note sur son Tumblr, Frank Ocean a étoffé. Il a passé ces dernières années aux quatre coins du monde, à s’amuser avec des voitures, à se chercher une inspiration charnelle avec les souffrances et les errances qu’une telle quête implique. Pitchfork a décidé de livrer une chronique couplé des deux sorties mais si Blonde représente la face visible, publique de l’artiste, Endless s’inscrit comme la face cachée, le processus de création de la personnalité publique qu’est bien malgré lui Frank Ocean. D’aucuns cherchent à devenir des idoles, des leaders, d’autres aspirent à devenir invisibles. Frank  nous a livré de quoi réfléchir et panser nos plaies pour les prochaines années, laissons le maintenant disparaitre à nouveau, panser les siennes pour mieux l’espérer quand nous aurons encore essayé sans succès de vivre avec son absence.