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La saison la plus douloureuse de l’année touche à sa fin. Alors que les sorties musicales restent timides (Frank, où es tu ?!), que tout le monde s’amuse à la plage et ne télécharge plus rien, l’internet musical, lui, parle. Et il parle encore plus quand il n’y a rien de nouveau à sa mettre sous la dent. Cet été ? La revendication féministe dans l’industrie musicale.
Comme d’habitude, on ne va jamais chercher très loin. Bien sûr, Pilerats rehausse le niveau en proposant une nouvelle discussion sur le féminisme, on s’énerve encore et toujours sur tumblr en voyant les dernières horreurs envoyées à Chvrches, mais on a quand même le droit aux articles consensuels du Dazed & Confused, tout occupés à chercher la nouvelle Chloé Sévigny dans un palmarès bien blond, bien blanc, et surtout bien loin de ce qu’on attend aujourd’hui en terme de renouveau iconique. Bref, un été comme un autre, à débattre le bout de gras ou plutôt d’aisselles en tapotant mollement nos claviers poisseux… C’était sans compter la dernière bombe d’FKA Twigs.

 

God bless Tahliah 

Forcément, ce n’est pas nouveau. Depuis 2012, la jeune et talentueuse à l’extrême Tahliah Barnett ne cesse de nous envoyer en continu des images d’une puissance phénoménale, de scander des textes inspirés et violents qui en font taire plus d’un, et de donner des grands coups de pieds ornés de baskets compensées dans l’industrie musicale et sa misogynie confondante. Son dernier EP, M3LL155X (prononcez « Melissa », nous aussi on a galéré à trouver l’astuce alors c’est cadeau), ne fait pas exception, bien au contraire.
L’EP, qui s’écoute et se visionne dans deux ordres distincts, commence au carrefour d’une voix haut perchée, d’instru tantôt electronica, tantôt trip hop, voire punk (comme le faisait jadis un grand monsieur) et de ce je ne sais quoi qui vient d’un futur péniblement bruyant, rêche et un poil angoissant. Comme on avait pu le voir sur le très sensuel Papi Pacify, sur I’m your doll, Tahliah susurre mécaniquement « Dress me up / I’m your doll / Love me rough / I’m your doll » – paroles pour le moins flippantes, surtout lorsqu’elles s’accompagnent d’images perturbantes où Tahliah, transformée en véritable poupée de plastique, reçoit sans dire un mot les assauts sexuels d’un homme pour qui la tendresse est un lointain souvenir. C’est là tout le brio de cette sortie pour le moins inattendue : FKA Twigs, en utilisant à excellent escient le support vidéo comme illustration parfaite de ses morceaux, se place encore une fois en tant qu’artiste complète, au discours acéré et aux problématiques poussées de plus en plus loin. In Time puis Glass and Patron, qui suivent de près I’m your Doll , rélève une grossesse pour le moins délirante de la jeune performeuse : en effet, elle peine à accoucher de longs rubans de tulle, multicolores, dans lesquels elle finit par s’enrouler pour la toute fin de la vidéo.

Musicalement, on arrive à une apogée exemplaire. Rythmes hérités de la drum n bass, voix déformée à la sauce RnB, basses techno dissonantes… Tahliah lance, désabusée « Do you have a lighter ? / Am I dancing sexy yet? /Are you watching me cause I move alone?« . On reconnait un nouveau cri de colère contre le regard qu’on porte sur la femme, sur sa sexualisation et sa re-définition en tant qu’objet de consommation. Le rythme s’accélère, la voix d’FKA Twigs murmure « One, Two, Three… Now hold the pose for me« , cette phrase qu’on retrouve dans Figure 8 mais aussi dans le petit extrait qu’avait offert l’artiste lors de sa performance ThroughGlass à l’automne dernier. Référence évidente au Voguing cher à l’artiste, on peut aussi comprendre cette phrase comme un ultime retour sur la relation homme / femme dans le milieu musical notamment, où cette dernière ne fait que prendre la pose pour le bon plaisir des hommes.

 

Du féminisme, du vrai

Essayons de boucler cette boucle immensément longue qui se déploie depuis quelques mois. Comme nous l’avons déjà souligné, M3LL155X est avant tout un concentré de prises de position et de risque. Provocation visuelle, sonore, verbale, Tahliah fait partie de ces artistes féminins qui ont décidé de ne pas mâcher leurs mots et de ne pas entourer leur travail d’un nuage de barbe à papa. Comme Grimes, depuis plus longtemps déjà, FKA Twigs révèle un aspect troublant  du problème de discrimination sexuelle aujourd’hui. Depuis les Riot Grrrls, Le Tigre, Lydia Lunch et tant d’autres, qu’est-ce qui a changé ? Dans les revendications, pas grand chose. Une prise de conscience face à la sexualisation de la femme, une egalité des sexes sur tous les plans, et, plus violemment cette fois, qu’une véritable place soit accordée aux artistes noires sur la scène musicale actuelle. Dans la façon de faire, par contre, tout est différent, et c’est en cela qu’FKA Twigs est, à notre sens, une des artiste-activiste  les plus importantes de cette génération. Parce que, tout comme Kiran Gandhi, la batteuse surdouée de M.I.A, elle est le reflet le plus brut d’une génération artistique en quête de changement profond. Elle devient plus virulente, plus sombre, plus crue. Impatiente aussi. Comment lui en vouloir, puisque si peu de choses avancent quand il s’agit d’evolution des mentalités en matière de rape culture, de victim shaming et de position de faiblesse. A l’image d’artistes qui utilisent leur voix et leur corps pour mettre sur le devant de la scène des minorités bien trop peu entendues (Perfume Genius, par exemple, qui rend compte ici de la question du bi gender dans le milieu musical et culturel aujourd’hui), FKA Twigs, avec son dernier EP et déjà depuis bien longtemps, place le milieu musical d’aujourd’hui comme une rampe politique, sociale, radicale. Et nom d’un chien, entre Neon Indian qui fait le même album depuis 5 ans et Taylor Swift qui se crèpe le chignon avec Nicki Minaj, oui, ça fait du bien. On a qu’une chose à dire : merci d’exister, Tahliah.

FKA Twigs - M3LL155X
9Note finale
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