Quand on tease un album comme l’a fait Drake, on a plutôt intérêt à être sûr de son coup. Ce qui n’est pourtant pas évident quand on sait qu’on a entre les mains un album comme VIEWS. Ou alors au contraire, on fait un maximum de bruit parce qu’on sait qu’on sort une oeuvre polémique, qui a ses faiblesses, on opte pour un passage en force en partant du principe qu’une fois estampillé « best rapper alive » par Kanye, les gens y verront forcément une sorte de génie dans des prises de risque pas toujours réussies. Mais vingt titres c’est long, c’est long et exigeant. Seulement à l’écoute de cet album on a l’impression que l’exigence à changer de camp. Si l’auditeur l’est sans doute de plus en plus, surtout puisque maintenant il doit passer son temps (et son argent) à se créer des comptes Tidal et Apple Music pour écouter ses artistes préférés, il semble à certains moments avoir quitté le studio d’enregistrement. N’en déplaise à Kanye, Views prouve ce dont on se doutait quand même un peu, Drake n’est pas le nouveau Yeezy. Peut-être parce que contrairement à lui, il ne sort jamais du champ du réel, de Toronto et spécialement de sa personne. En tout cas si lui semble se connaitre, de notre côté cela commence à ressembler à un monologue un peu trop long. La vie sans magie ça ennuie forcément à terme.

Me, myself and I

Sur Keep the family close Drake déclare « You’re supposed to put your pride aside and ride for me » et au final voilà à quoi l’on pourrait résumer ce qu’attend Drake de ses auditeurs sur cet album. Spécialement à ses fans des premières heures en leur donnant un album à l’opposé de Fireworks ou encore du tournant sombre et violent qu’il avait amorcé avec NWTS ou encore If You’re reading this qui date au final d’à peine un an. Cette instru qui ne démarre vraiment jamais dresse le tableau amer des remords et déceptions, fait l’état des lieux de ceux qui reste, une fois de plus. Le vrai premier titre qui attire l’attention est U with me, produit par Kanye. Si tout commence comme un très bon morceau typique de Drake (alcohol, pool, weed, naked woman), le titre prend une dimension toute autre autour des 3.30 quand une envolée lyrique de l’intéressé vient relever la tension et toute l’implication d’un tel morceau. Comme une discussion se voulant passive agressive mais qui touche un point sensible et dégénère avant de devenir une franche attaque. L’intensité gagnée en quatre lines et un effort vocal est magistrale et prouve une fois de plus la technique et le contrôle qu’a développé Drizzy à la fois sur sa voix et sur son phrasé. Un peu plus loin c’est sur Still Here qu’il démontrera cette aisance hallucinante quand il s’agit de jouer avec les mesures. Oui, il se connait. Feel No Ways est également un petit bijou et affranchit la prise de risque vocale et de plus en plus assumée dont cet album est l’ultime témoin. La production est assez parfaite, signée Jordan Ullman, moitié de Majid Jordan sur OVO et auteur du génial Hold On We’re Going Home. L’homme semble avoir trouvé l’équation pour concrétiser la nostalgie en sonorités.

A la croisée des mondes

Au bout du septième titre Drake semble réaliser qu’il ne peut pas ne parler que de lui, en tout cas pas que de sa propre bouche. Ainsi entre en jeu PARTYNEXTDOOR, autre signature OVO avec qui il partage cet ADN de lover bien dosé. With You est donc a qui sortira le plus beau tremollo de voix franchement appréciable démontrant encore une fois le travail vocal réalisé. Autre featurings, Pimp C et dvsn arrivent sur Faithful. Le plaisir de voir dvsn sur un album de cette envergure est quand même à souligner. Les stakhanovistes que sont les artistes internationaux semblent obséder par l’idée de travail et c’est Drizzy qui se met à nous pousser au labeur. Le titre se découpe en trois parties distinctes et si après un début relativement classique rap par Pimp, Drake insuffle un souffle R&B c’est pour laisser dvsn finir par se rapprocher légèrement de la soul/gospel. Quelques lignes bien senties arrivent à faire de ce titre l’un des plus visuels de l’album « on my way to the studio so get undress/ I wanna do the things that we said on text, I want you to work while I seat back« .  Ce que l’on n’a pas dit jusque là mais qui relève de l’évidence au fil des projets c’est la présence incontournable de 40 en studio à qui le rappeur rend d’ailleurs hommage sur Weston Road Flow. Ceci étant dit, à ce moment là on atteint la moitié de l’album et son tournant. On passe du Canada aux Caraïbes.

Beaucoup trop chaud

Que se passe-t-il sur Controlla me demanderez-vous? Ce à quoi je vous répondrai que je n’en ai absolument aucune espèce d’idée. Cette tentation du dancehall que l’on sentait sous-jacente depuis un petit moment chez le canadien se révèle au grand jour et se concrétise tragiquement autour des 2.30 avec une apparition directement venue de Jamaïque en la personne de Popcaan. Ceux qui ont aimé le Work de Rihanna seront aux anges, les autres commenceront un lent processus de reconstruction. L’enchainement de One Dance avec Wizkid & Kyla ancre donc la tendance avec ce qui est le tube le plus évident de l’album. Les BPM s’emballent, les couches se superposent et si d’aventure on se prend à aimer le titre, on le catégorisera directement dans la catégorie guilty pleasure tellement il est formaté et grossièrement élaboré pour atteindre le haut des charts. Drake se fait en plus manger par son featuring et en devient lui-même un élément de second plan. Peut-être eut-il été opportun de se poser quelques minutes sur la bande d’arrêt d’urgence et de faire le point sur où tout cela nous mène. En tout cas pas dans la neige de Toronto. Le feat avec Future est à l’image de leur mixtape commune, bien plus intéressante sur le papier. Sur Child’s Play qui semble retrouver le droit chemin on ne peut s’empêcher de se dire qu’au final oui, c’est un jeu d’enfants pour Drake de trouver le kick parfait alors que vient il de se passer pendant un court instant? Est il tellement dans l’autodérision qu’il l’applique à sa propre tracklist? C’est ce que Pop Style aux basses lourdes et acérées laisse envisager tellement on touche là aux meilleures heures du canadien. Il me manque les mots pour décrire les trois personnalités que semble développer Drizzy sur ce seul titre épique. C’est le seul titre qui semble destiné à la rue.

What do you mean?

Épique comme la romance Drake/Rihanna. C’est le sujet du titre Too Good qui renvoie sur cette même lancée angoissante des bpm des tropiques. Exploitation, que dis-je, forage de la relation qu’entretiennent les deux et qu’ils alimentent volontiers au fil des featurings tous plus sensuels. Thérapie de couple doublé d’un tube de l’été, que demande le peuple. Le climax est atteint sur la line espagnole lancée par Drizzy, le malaise est palpable et à ce niveau de l’album il est probable que les amateurs de rap ont déjà déserté depuis longtemps.  Summers interlude semble donc complètement hors de propos malgré sa qualité indéniable et l’enthousiasme du début d’album semble déjà bien loin. Le doute s’immisce surtout quand Fire & Desire et Views peinent à trouver leur place et vraiment exister entre les énigmatiques précédents titres et celui qui clôture l’album, Hotline Bling. Alors là rien ne va plus. Quand Drizzy choisit de de finir un album avec Hotline Bling il dit quelque chose. Le dernier titre d’un album est celui qui reste en tête, celui qui donne la couleur général d’un projet dans notre souvenir, surtout après un album de vingt titres. Kanye a fini avec Wolves, grandiloquent et mystique à l’image de son album, Drake choisit son tube pop (excellent soit dit en passant). Il choisit le gif au lieu de la toile de maître et c’est incompréhensible.

Views n’est pas l’album évènement que l’on était endroit d’attendre ou que Drake revendique. Il l’est à certains endroits (Feel No Ways, Childs play, U With Me, Hype), plus que respectable à d’autres (Faithful, Weston Road Flow, Fire & Desire) mais il intronise non seulement l’internet mais aussi l’entertainment dans l’ADN même du rap. Rien n’est vraiment sérieux sur cet album et rien ne vaut la peine rehausser la voix, de s’énerver, dans le flow du rappeur comme dans la passivité relative des productions. Rihanna a peut-être sorti un album en demi-teinte mais elle à eu l’intelligence de ne pas y mettre BBHMM. A force de ne pas vouloir se prendre au sérieux, Drake n’arrive plus à faire la différence entre la pop star auteur des tubes qui font de lui un personnage adorable et faisait l’unanimité mais qui devrait être reversée à la radio et le vrai projet artistique qu’est un album. Views est passé à côté de l’opportunité de s’élever au-delà de ce que l’on connait déjà.

 

Drake - Views
7Note finale
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