De leur premier album North au second News From Nowhere, le lieu et l’espace a toujours tenu une place importante dans le travail de Darkstar, avec Foam Island ils poussent le vice un peu plus loin en ne se contentant pas des influences feutrées et éparses de la ville mais en faisant le sujet central. L’album part d’un constat: Londres n’est pas l’Angleterre. De là le désir de dresser un portrait du pays à travers une des ses villes, une de ses bulles dont l’amas le constitue (foam).

King of the north

C’est un reportage de la BBC sur la mouvance punk et l’impact d’un concert des Sex Pistols dans la ville qui attire leur attention sur Huddersfield (située à mi chemin entre les villes dont sont originaires les deux producteurs de Darkstar). Marqués par la manière dont le reportage fait le lien entre la musique et les individus, sur l’importance qu’il accorde au récit et aux expériences des habitants ils se rendent sur place dans l’idée de reproduire cette approche. Ils organisent alors 15 voyages dans la ville, commencent par interroger des gens dans la rue puis son amenés à dîner chez eux, fumer avec eux, se formant peu à peu un réseau de connaissances. Hasard de calendrier, la production de l’album coïncide avec les élections. Le projet prend alors une teinte politique tant dans les propos des habitants que dans la démarche des artistes. Choisir une ville du nord n’est en effet pas anodin. Appauvrie depuis l’effondrement de l’industrie minière au cours de la première guerre mondiale, les disparités entre le nord et le sud du pays ne se sont pas atténuées depuis. La moitié des familles qui nord bénéficient des aides sociales, c’est la région dans laquelle les salaires sont les plus faibles, celles où le gouvernement dépense plus pour le transport pour la seule ville de Londres que pour tout le nord-est du pays. La représentation médiatique de la région oscille alors entre le misérabilisme et l’espièglerie où les habitants sont principalement dépeints comme des assistés ou des cas sociaux : sorte de Nord Pas de Calais anglais. A travers Huddersfield il s’agit de dresser un portrait de cette région au delà des préjugés en laissant les habitants parler de leur ville d’abord, puis d’eux mêmes. L’enjeu est alors que la musique ne vienne pas dénaturer les propos en leur donnant une dimension pathétique qui n’aurait pas lieu d’être.

The interview

Il se construit alors un dialogue entre les habitants et la musique de Darkstar de manière à ce que ni les témoignages ni la musique n’empiètent sur l’autre mais que chacun ait la possibilité d’exprimer quelque chose de différent. Les extraits d’interviews viennent à la fin des morceaux, la musique leur sert d’introduction (« Speak or hold your tongue »), les transitions soignées assurent la cohérence. Les habitants occupent alors tout l’espace sur Basic Things et A different kind od struggle, ici la musique s’efface pour leur laisser toute la place qui leur est due, les témoignages se superposent, les voix se mêlent aux bruits de la rue, émergeant d’elle pour se laisser peu à peu couvrir par des cris d’enfants. Il y est question du vécu des habitants, de leur désarroi, leurs angoisses, leurs déceptions (« that’s where the young people are having a problem, in that there doesn’t seem to be anybody current who’s able to understand the issues that we have at the moment »). A renfort de synthés, de cordes, de touches électroniques, de chœurs et grâce à la voix claire de Whalley, la douceur de la musique de Darkstar vient contrebalancer, teintant le tout de bienveillance et mettant en lumière la dimension plus positive des interviews(« there’s kindness in us all »).C’est peut être la galère mais des liens forts unissent les habitants entre eux et à leur ville («Just because of the people I’ve been up here- you know my friendship grew, my family- I do think there’s future here »).

A travers Foam Island Darkstar donne une visibilité et une voix à la majorité silencieuse certes moins glamour mais qui constitue pourtant le pays. Travail ambitieux qui aurait pu facilement tourner au pathétique ou à l’obscur conceptuel mais dont la force est justement de n’avoir aucune prétention, de s’effacer derrière ses sujets pour les laisser se raconter d’eux mêmes. Foam Island n’est ni une revendication ni une peinture complaisante d’une « population en difficulté », c’est les clés d’une ville offertes sur un plateau, une porte d’entrée pour mieux comprendre un pays.

Darkstar - Foam Island
7.5Note finale
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