Difficile de comprendre comment on pourrait arriver aujourd’hui sans avoir au moins entendu une fois le titre Nothing’s gonna hurt you baby de Cigarettes after sex. Il semblerait que non seulement il soit une permanente de n’importe quel algorithme youtube mais aussi dans la playlist de n’importe quel café un peu cosy/chill/hype. De fait, c’est assez intéressant de s’apercevoir que malgré l’identité très marquée du groupe, celui-ci plait littéralement à tout le monde. Aux amateurs de cold wave qui y retrouvent la froideur, aux amateurs de folk qui y retrouvent la délicatesse, ceux d’ambient qui y retrouvent une temporalité bien particulière et ceux de pop qui y retrouvent ce côté très accessible. Avec cet album, Greg Gonzalez qui n’est pas l’auteur d’un titre best-seller mais bien un compositeur aguerri, maître d’une mélancolie aux allures nonchalantes qui cachent un talent  dévastateur.

Dire la même chose jusqu’à l’indifférence

Le titre qui ouvre l’album plante directement le décor que l’on connait déjà si bien, si singulier au groupe, ces sonorités pleines de reverb et cette voix nonchalamment triste qui vous mettent tout de suite dans un état émotif assez aléatoire. K., comme l’intégralité de l’album raconte une histoire de sex et/ou d’amour qui n’a rien de simple. Pour Greg Gonzalez on ne peut pas prétendre parler de relation sans aborder la partie charnelle de l’affaire. A croire que le sentiment en lui-même n’est pas assez comme pourrait le laisser croire le titre Each time you fall in love : « Each time you fall in love/ It’s clearly not enough/ You sleep all day and drive out to L.A ». Ce qui était à craindre avec un album entier c’était la répétition d’une seule et même esthétique. Cette voix qui ne semble faire aucun effort, délivrée de tout enthousiasme, ne faisant littéralement aucun effort pour insuffler une quelconque dynamique risquait de devenir le narrateur blasé d’histoires lasses. Mais, et c’est là que se révèle tout le talent de Gonzalez, les dix titres s’enchainent en construisant certes un univers très similaire mais jamais une impasse. Au bout d’un certain moment sur l’album, il semble que même le narrateur s’installe dans cette indifférence jusque ici encore formelle avec Truly sur lequel il déclare « Truly, know that you really don’t need
To be in love to make love to me ».
C’est assez fascinant de voir avec quelle neutralité, quelle absence de parti pris Gonzalez déroule ses histoires, ce n’est ni larmoyant ni amer, c’est factuel et précis, chirurgical.

 

Plaidoyer pour l’ennui

Gonzalez parle de sexe mais d’une façon si détachée, si impersonnelle d’une certaine manière, qu’il en fait un thème aussi romantique que l’histoire d’amour elle-même, évitant tout écueil de vulgarité. Sunsetz en est un exemple flagrant ou encore sur K. « we had made love earlier that day/ with no strings attached/But I could tell that something had changed », sur Sweet on retrouve ce traitement érotique bien spécial « Watching the video that you sent me/The one where you’re showering with wet hair dripping/You know that I’m obsessed with your body.(…) Watching the video where you’re lying/In your red lingerie ten times nightly/You know I think your skin’s the perfect color ».  Sur Young & Dumb, Gonzalez franchit tout à fait le pas en déclarant de façon toujours plus distante « Well I know full well that you are/ The patron saint of sucking cock ».  Il semble alors que le génie de Gonzalez réside dans cet ennui latent mais assumé qui sert de trame discursive à l’album. La lenteur avec laquelle se déroulent non seulement l’album mais aussi les paroles rend la chose encore plus sensuelle. Mais ce traitement de la romance ne dispense pas d’un récit très chevaleresque, celui qui fait appel aux notions de destin et de coup de foudre comme c’est par exemple le cas sur Opera House.

 

Si Cigarettes after sex trouve un écho auprès de tant d’auditeurs, c’est sans doute parce qu’il capture, comme Future Islands de façon différente mais tout aussi réelle, la fuite, les désillusions et surtout la capacité de résilience à toute épreuve qui au final rend chacun profondément ennuyé, armé pour tout contré et qui finit par raconter l’histoire de ses blessures comme le récit quelconque de quelqu’un qui n’a jamais vraiment été touché par ce qui a pu lui être infligé. Moravia dans le prologue de son ouvrage nommé L’ennui écrit ceci : « Mais pour moi, l’ennui n’est pas le contraire du divertissement; je pourrais même dire que sous certains aspects il ressemble au divertissement en ce qu’il provoque justement distraction et oubli, d’un genre évidemment très particulier. L’ennui pour moi est véritablement une sorte d’insuffisance, de disproportion ou d’absence de réalité. » C’est bien la première fois avec cet album que l’insuffisance semble si confortable.

 

Cigarettes after sex - Cigarettes after sex
8.7Note finale
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