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Young Thug pourrait incarner à lui seul cette vague de weird rappers dont on vous parlait. Ses choix vestimentaires, les rumeurs d’homosexualité, les surnoms qu’il donne à ses homies, sa nudité en couverture de sa mixtape, sa voix, son flow, une sorte de fragilité étalée (Barter 6 est sorti le jour de l’anniversaire de sa maman), tout chez Young Thug prête à la confusion. Il en semble bien conscient, nous laissant l’impression qu’il fait des trucs juste pour se marrer en nous regardant nous démerder avec : « I swear every time I dress myself it go motherfuckin’ viral ».

Du sang

Il en est de même avec Barter 6. La sortie du projet a été montée en épingle par le beef qu’il a suscité entre Lil Wayne et Young Thug, celui-ci ayant décidé d’intituler son album Tha Carter 6 en hommage à Lil Wayne. Le problème, c’est que là encore ça puait l’ironie, et la déclaration en forme d’hommage à son idole de Young Thug a tourné à la provocation : « I understand that Lil Wayne is frustrated about his career and I feel him on that, but this is my idol. I would never in my life swap words with him or beef with him about nothing. This is a person that I look up to. Ha ha. »

La carrière de Lil Wayne n’est peut-être pas au mieux, mais il a toujours une street cred à préserver. Suite à des menaces de poursuite judiciaire, Young Thug a donc été contraint de changer le titre en Barter 6, en suivant la tradition des Bloods de changer les « C » et « B », annonçant par la même occasion que ce serait une mixtape et non un album. Le plus intéressant dans cette histoire est la réponse de Lil Wayne : “Before I go any further, I want y’all to do me a favor and stop listening to songs of n—as that pose naked on they motherf–king album cover”.

Parfaite illustration de la confrontation entre deux visions du hip-hop, Young Thug se joue des codes face à un Lil Wayne figé qui ne trouve rien de mieux à répondre que de remettre en cause la virilité du rappeur. Au final, beaucoup de bruit et de haine pour pas grand chose, il n’y a aucune autre attaque contre Lil Wayne dans la mixtape, la pire était dans le titre : profil bas.

Le changement dans la continuité

Toutes les chroniques de Barter 6 en arrivent au même constat : cet album ne fera pas changer d’avis sur Young Thug mais renforcera l’opinion que l’on a de lui. Force est de constater qu’il n’a pas pris de risque, il a choisi de continuer dans sa voie, de faire ce qu’il savait faire, ce pourquoi on l’aime ou le déteste. La production de l’album est répartie entre London On da Track à qui il doit certains de ses plus gros singles (Lifestyle, About the Money) et Wheezy (comme Weezy le surnom de Lil Wayne, oui), soit 2 producteurs d’Atlanta avec qui il a déjà travaillé ou producteurs pour des artistes affiliés (Rich Homie Quan, Young Scooter, Lil Boosie, etc.). Il en va de même pour ses lyrics, les thématiques restent ce à quoi Thugger nous a habitué : récits de déboires de drogue, de sexe, l’argent à profusion, niquer le rap game. Là encore, il joue avec les frontières, l’ironie pointe, et on se demande clairement comment il peut oser nous sortir des lines pareilles sans se foutre de notre gueule :

« Jingle bells, baby you can ring on me. »
« Yeah she shinin’ like butter. The bitch from Chicago, I call her young Cutler. »

On reste donc en terrain connu. Il choisit de faire un album qui s’inscrit dans un mouvement, dans une scène, peut-être de niche, mais qui s’assume clairement. Il attend que le public vienne ou non, mais ne fait rien pour s’ouvrir sur l’extérieur.

Le livre et la couverture

Barter 6 ne comporte pas de tubes de la trempe de Danny Glover ou Stoner, seul Check peut prêtendre à ce statut mais dans un style beaucoup moins crossover. Tout l’intérêt de cette mixtape repose alors dans son sens de la musicalité : le refrain de Check dont il est impossible de se défaire, les ondulations de Dream, cette capacité à alterner les flows, accélérer, ralentir, changer de ton tout en restant parfaitement en place et en préservant la cohérence de la chanson. Faîtes passer à Nicki Minaj. Young Thug nous facilite la tâche et on aurait tendance à faire du easy listening, à se laisser glisser le long de ces mélodies codéinées sans prendre gare au travail qu’il faut pour que ce rap venu d’ailleurs soit aussi facilement écoutable. On se laisse porter tout au long de la mixtape, pour se rendre compte sur le dernier morceau qu’il s’est encore une fois joué de nous. Toute la palette de Young Thug est concentrée dans Just Might Be, le ton y est grave, le flow rapide. Puis, il s’arrête au milieu de la chanson : « That’s called breathin’, that’s how you let that bitch breathe fool » lâche-t-il avant de pousser des gémissements et de reprendre là où il s’était arrêté, leçon de parfaite maîtrise.

Young Thug réunit tous les paradoxes de l’industrie musicale actuelle : devenir mainstream en inversant les codes, clasher des artistes tout en leur ressemblant (ressemblance physique et vocale évidente entre Lil Wayne et Young Thug), être attendu et faire parler sans atteindre le top 20 des charts, être pris au sérieux sans l’être. On pensait que Barter 6 nous permettrait d’éclaircir la personnalité de Young Thug, c’est en général ce que permet de faire un album (Tyler, the Creator, Earl Sweatshirt, J Cole, etc.). Au contraire, celui-ci étoffe le mystère, entretient le flou et la confusion. On attend maintenant son album le 28 août pour voir si Young Thug se décide à se découvrir ou s’il continue à se jouer de nous.

 

Young Thug - Barter 6
7.5Note finale
Avis des lecteurs 7 Avis
7.5