Vince Staples a construit un parcours sans erreur, au bon moment, au bon endroit, il rencontre les membres d’Odd Future quand ils sont en pleine effervescence, il profite de leur succès mais reste éloigné de leur univers un peu potache. Plus obscur, plus dur, c’est logiquement en Earl Sweatshirt qu’il trouvera un fidèle collaborateur. Vient ensuite une mixtape collaborative avec Mac Miller, sous son nom de producteur de Larry Fisherman, et enfin la première mixtape solo en 2014 : Hell can wait. Produite entre autres par No ID, la mixtape affirme l’univers de Vince Staples, c’est une chronique de la vie dans les rues de Compton, du gangbanging, les lyrics sont dures et acerbes, le flow parfois maladroit mais d’autant plus énergique. Le premier album était donc attendu comme une étape un peu casse-gueule, l’ambiance lourde si efficace sur mixtape était- elle déclinable sur un format plus long ? Le moins qu’on puisse dire c’est que Vince Staples a pris le risque, l’album de 18 tracks se découpe en deux parties de neuf morceaux et une demie heure chacune, le thème: l’été 2006, celui au cours duquel un de ses meilleurs ami se fait tuer. L’introduction pose le décor : Long Beach, la mer, les nappes inquiétantes, le cri des mouettes. Un gunshot. Le ton est donné, Summertime 06 peut commencer.

Pilule bleue

Toute la première partie de l’album déroule l’ambiance propre à Vince Staples, on retrouve la même brutalité dans des textes qui ne cherchent pas à enjoliver mais seulement à décrire. Sa force est de ne pas porter de jugement, ni de glorifier, ni de dénigrer la vie de gangbanger, il se contente de poser les faits et de nous laisser nous démerder avec. « I shot your child, so what, you know we wildin’ after the dark« . C’est le regard d’un jeune homme qui est encore dans cette vie de gang, qui raconte sa ville, ce qu’il y voit et ce qu’il y vit. Il n’a pas de recul sur la situation, les sentiments se mélangent et se contredisent, il y a le dévouement à sa ville (« Norf norf ») et à son gang (« Still banging 2 naughty 2 nasty » en référence à la section des Crips de Long Beach Naughty Nasty Gangster Crips), l’excitation et le sentiment de puissance (« I don’t need a gun to melt a nigga brain/ [..] I’m the dopeman (Dope I’m that man !)« . Pourtant le malaise est latent et les démonstrations de force apparaissent comme celles d’un gamin paumé qui essaie de se convaincre qu’il a le contrôle. « Jump of the roof » le voit en proie à l’addiction et à l’angoisse « Cocaine withdrawals and I’m fiendin’/ Life way too hard, am I dreamin/ Highway to hell and I’m speedin’, ne way to tell if I’m breathin’/ One three let’s jumps off the roof ». C’est dans les relations amoureuses que cette dualité est la plus visible, celles-ci sont toujours compliquées ou contrariées. Il y a l’envie de faire confiance mais la méfiance l’en empêche (« My feelings told me love is real/ But feelings known to get you killed »), il y a l’amour transi (Lemme know) mais la fierté s’y oppose alors on se retrouve à pourrir la fille qu’on veut (« Loca »). « Summertime » qui clôture le premier album vient alors faire mettre des mots sur ces sentiments contradictoires « Hope you understand they never tought me how to be a man only how to be a shooter » et faire la transition avec la phase de réflexion, entre l’aveuglement et l’état de conscience, .

Pilule rouge

L’élément déclencheur c’est la mort de son ami, la deuxième partie de l’album va alors s’attarder à décrire l’état d’esprit dans lequel se trouve Vince Staples suite à cet événement. 2ème intro, Ramona Park Legend 2 reprend les mêmes éléments que la Partie 1 mais cette fois l’ordre est inversé, le gunshot d’abord puis les mouettes, la perspective change. Vince répète « I’m a mothafuckin legend » et là encore cette sensation pathétique d’un homme qui essaie de se convaincre qu’il est quelque chose. Pour autant ce deuxième album n’est pas sur le repentir et le dénigrement de la vie de gang, il continue de décrire le ghetto avec la même froideur et neutralité que précédemment « A week ago they killed my bro, that’s been the price of thuggin’« . Face à ça deux possibilités: s’enfonçer d’avantage dans le gangbanging et venger son pote ( « Surf ») ou tout remettre en question « Either build or destroy, whay you going for ? just a pawn and a plan tryin’ to hold on/ When the smoke clear why was the war fought ? Bout time you abandon the folklore ». Il prend alors du recul sur son environnement, cherche des causes, se fait plus virulent et engagé que ce soit sur le racisme (« CNBC »), la corruption (« Might be wrong »), l’argent comme nerf de la guerre (« Get paid »). C’est sur ces thèmes que Vince Staples fait démonstration de sa plume, sa gestion de l’ironie « Heard the FEDs taking pictures, let a motherfucker pose/ Tryna be the only Crippin’ nigga sitting in the Vogue », des métaphores et la précision de ses descriptions l’affirment comme l’un des meilleurs paroliers de sa génération.

Collection capsule

A parler de gang et de violence sur dix huit morceaux on pourrait risquer la claustrophobie mais voilà l’album est presque entièrement produit par No ID. La qualité de l’album réside en grande partie dans celle des productions. Les basses massives parfaitement dosées et les nappes de synthé créent une ambiance angoissante, une moiteur compensée par des percussions omniprésentes, Vince Staples n’a alors qu’à laisser son flow glisser lentement, sensuellement et sans efforts. (« Lift me up », « Birds and bees », « Lemme know »). Même sur les morceaux produits par Christian Rich et Clams Casino on retrouve ces mêmes éléments qui donnent une vraie cohérence et toute sa personnalité à l’album. Le travail sur les voix est incroyable, la manière dont se répondent les voix de Vince Staples et Jhene Aiko sur « Lemme know », le refrain de « Surf » où la voix de Kilo Kish se rapproche comme un murmure pour disparaître juste avant de s’éclaircir, la sensualité de « Birds and bees » où le chant de Daley semble sortir de nulle part, envoûtant comme celui d’une sirène. Les morceaux sont accrocheurs et donnent à l’album une sonorité définitivement pop qui permettent à Vince d’exprimer tout son sens de la mélodie. Mais face à l’ampleur de la production il apparaît en retrait et ne parvient pas toujours à imposer sa présence malgré un phrasé et des lyrics impeccables, on a parfois l’impression d’être plus sur un album de No ID en collaboration avec un rappeur que sur l’album de Vince Staples. Le flow et la voix se sont adoucis par rapport à Hell can wait et si le rap de Vince peut parfois sembler feignant, cet adoucissement était pourtant indispensable pour compenser la noirceur de l’univers qu’il dépeint.

Le rap dur lyriquement l’est aussi en général musicalement ce qui le restreint à une niche d’auditeurs. En combinant des sonorités plus pop et accessibles à une description dure et sans concessions Vince Staples établit un pont entre ces deux mondes, tout comme il le fait entre la célébration et le rejet de la rue. Good Kid Maad City avait parfaitement accompli cet assemblage, Kendrick Lamar étant parti vers des horizons messianiques, Vince Staples apparaît du haut de ses 21 ans comme le plus à même de prendre le relais pour  porter la parole des rues de Compton.

Vince Staples - Summertime 06
8.7Note finale
Avis des lecteurs 6 Avis
7.7