A l’image du Yeezus de Kanye West, Cherry Bomb se fout de son auditeur. Il se fout de ses attentes, de la facilité de son écoute, de sa capacité à comprendre ou à interpréter la musique qu’il  propose, il fait ce que lui a envie de faire. Tyler se fait plaisir et si vous n’êtes pas capable d’y trouver la beauté que lui a vu dans cet assemblage de sons, ce n’est pas son problème. A vrai dire les pistes les plus décevantes et/ou désarmantes ne sont pas celles où Tyler laisse recours à son génie et à sa vision des choses mais plus celles où il tente de reprendre un schéma qui n’est pas le sien. Le reste de l’album offre quelques vrais éclairs de génie à la Tyler et sonne plus que jamais comme un accomplissement personnel.

Le côté absurde de la force

Il n’y a rien de plus ennuyeux que les gens qui n’ont pas d’humour. Ce sont les pires. Il m’est d’avis qu’on a le droit d’avoir beaucoup plus de défauts quand on est capable de compenser par l’humour à un moment donné. Pour les artistes c’est différent. On peut faire abstraction totale de la personnalité de la majorité d’entre eux si on en a envie. James Blake n’a pas franchement l’air d’être le plus gros déconneur d’Europe mais pour rien au monde on arrêterait de l’écouter. Chez le leader d’Odd Future, sa personnalité est largement révélatrice et inséparable de sa musique; quelque part entre le surdoué et le débile, le perfectionnisme et le brouillon, multipliant les aller-retour entre instants de grâce et vulgarité. Tyler, The Creator n’a jamais fait de grands mystères quand à son but premier : se faire plaisir.  Et pour lui le plaisir passe par l’amusement, l’amusement comme moteur de création, comme finalité en soi, comme identité sonore, comme discours. Un amusement qui lorgne sur l’absurde, a coup de gros bonbons roses volants et d’entrée en scène sur des voiturettes en plastique. C’est son univers, son monde, celui dans lequel il est le meilleur, alors forcément quand il nous renvoie dans un endroit familier ça marche moins bien. Deathcamp sonne comme un hommage amateur d’un petit mec fan de N.E.R.D et même quand Fucking Young lorgne avec plus de réussite du même côté, il y a toujours un certain malaise de le voir se fondre dans ce moule avec si peu de subjectivité. Surtout quand on voit les sommets qu’il atteint quand il creuse son propre sillon.

Super smart kids

Sur Smuckers, un des meilleurs titres de l’album, il offre un beat magistral et fait ressortir le meilleur de Lil Wayne et Kanye. Récemment sur Twitter quelqu’un a demandé a Tyler pourquoi il ne prenait pas l’écriture de ses paroles au sérieux, ce à quoi il a répondu : « I do. They just are relative to me and my life, every line » et c’est bien ce que prouve Smuckers. Il y raconte tout cet épisode ridicule durant lequel il a été exclu de Nouvelle Zélande pour une histoire de démon et fait référence à lui-même comme un « kid ». Un kid qui côtoie les plus grands et arrive même à les faire prendre leur pied en s’adressant à eux, en leur rappelant qu’eux aussi sont passés par là où il est maintenant. A l’écoute du couplet de Yeezy on se dit qu’il a réussi à parler au Kanye de 2005, celui qui chantait sans mission évangéliste et qui semblait boulimique de reconnaissance par ses pairs. Il faut s’arrêter et prendre le temps d’écouter ces quelques lignes qui deviennent des classiques instantanément  » Had a dink with fear, and I was textin’ God/ He said « I gave you a big dick, so go extra hard » mais surtout « Richer than white people with black kids/ Scarier than black people with ideas ». Des punchlines massives, limite démesurées si on considère qu’elles émanent d’un gamin. Le côté kid de Tyler se traduit d’ailleurs tout au long de l’album dans son incapacité notoire à se concentrer.

L’esprit de synthèse

Les temps longs sont réduits, les titres de plus de 5 minutes se divisent en plusieurs séquences tout à fait différentes qui font qu’au final on se retrouve avec deux ou trois morceaux en un et un refus de la cohésion/cohérence. C’est bruyant parfois, comme sur Pilot, ce n’est pas vraiment harmonieux à d’autres moments (Cherry Bomb relève plus de l’expérimentation qu’autre chose) et ça part franchement dans tous les sens comme s’il testait au hasard les sons qu’il allait utiliser. Mais à d’autres moments l’alchimie est tellement parfaite qu’on se demande comment on peut avoir affaire à la même personne. The Brown Stains Of Darkeese Latifah Part 6-12 (Remix) nous apprend qu’il est toujours capable d’aller piocher du côté du minimalisme et de se soucier de la cohérence de quelques uns de ses titres. Okaga, CA représente la confort zone, un son labellisé Odd Future, toujours exécuté avec autant de succès. A la fin de Keep Da O’s avec Pharell on entend ces phrases « I’m rapping about diamonds and cars and money now/what the fuck has gotten into me ». Au final cela résume assez bien cet album, un rétropédalage, un recadrage pour éviter de devenir un de ces rappeurs auquel on veut ressembler quand on commence mais que l’on finit par mépriser (coucou Jay) après un bref travail d’introspection.

Sur Wolf , Tyler trouvait un équilibre habile entre le premier degré nécessaire aux sujets qu’il traitait et sa vision infantile et bordélique de la musique qu’il voulait faire. Il prenait le temps d’expliquer tout, était soucieux de bien se faire comprendre. Sur Cherry Bomb il perd fréquemment cet équilibre, laisse petit à petit ses envies de chaos sonore prendre le dessus sur ce qu’il a à dire. Parfois les paroles sont à peine intelligibles, traduisant ses nouvelles priorités. C’est dispersé et disparate au premier abord, pas forcément très agréable à écouter d’une traite mais c’est à l’image de sa vie, de la notre aussi. Et puis comme il le dit sur Find Your Wings (avec Kali Uchis, aussi présente sur le titre bonus Yellow) et comme il l’écrivait en décembre dernier :

« THERE ARE NO RULES, FUCK THE RULES. GO. FIND YOUR WINGS. I FOUND MY WINGS AND IM STILL FLYING AND I WILL NEVER EVER LAND. »

Tyler, The Creator - Cherry Bomb
7.5Note finale
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