On vit dans un monde bien trop hiérarchique. Ça c’est acquis pour tout le monde. Alors qu’on sera au courant dans l’heure du moindre tire raté ou selfie d’un Drake ou d’un Kanye, on sera toujours en retard voire absent quand il s’agira d’écouter dans son intégralité un projet qui apparaît dans les couches plus enfouies de l’internet. Ainsi je mentirais en disant que Toro Y Moi, Knwxledge ou encore Thundercat sont des artistes auxquels il m’arrive de penser spontanément. Aucun lien de cause à effet avec leur talent, au contraire, ils en détiennent tous une sacrée couche. Pourtant il y a quelque chose qui fait q’un album surprise ou un EP à venir n’étonnent vraiment jamais. Toro Y moi c’est comme cet ami parti du jour au lendemain à l’étranger après le lycée, qui réapparaît une fois par an avec un tas d’histoires à raconter et qui, dès qu’il se met à parler, fait passer le reste de vos potes pour des amateurs tant sa prose vous touche en plein cœur.

Emotional shawty

Ainsi Power Of Now résonne comme les premiers signaux sous-marins destinés à se rappeler à nous. Délicatement, simplement et d’une façon assez lointaine, Toro y Moi vérifie qu’il y a encore quelqu’un pour l’écouter. Il n’est pas venu tout seul cette fois encore. Pour coller au personnage il a sa petite troupe d’outsiders, ceux qui l’ont suivi dans ses aventures et sont là pour l’aider quand les mots ou l’émotion l’empêchent de retranscrire exactement ses sentiments. Kool A.D, Rome Fortune, Nosaj Thing ou encore Washed Out lui servent de béquille narrative. Dès le deuxième titre on sait à quel type de récit on aura droit : « Too late I’m about love/I don’t do hate » . US 2 sous ses allures de transition fournit le subtext de l’histoire quand Kool A.D (hyper présent tout au long de l’album) sert de chef d’orchestre et donne le LA tant les productions ont l’air formées par et pour son flow comme c’est le cas sur sur That Night. Dès qu’un featuring apparaît Toro y Moi semble leur laisser s’accaparer totalement le morceau. Il y a d’abord Rome Fortune sur l’excellent Pitch Black se livrant à une analyse froide et douloureuse d’un échec relationnel mal cicatrisé qui le fait passer du « Coolest motherfucker on the planet » au « saddest« . Pitch Black est une complainte amoureuse magistralement triste qu’on pourrait rapprocher par sa beauté franche et simpliste d’un Her de Tyler The Creator. Mais il y aussi Kool AD sur Real Love qui entre deux citations de Kanye récitées par Toro y Moi dessine complètement le morceau avec un simple couplet.

Minimize the size of our lies

Mais il y a aussi des moments de solitude sur Samantha. Ces moments où on retrouve le Toro y Moi producteur, amateur de bons samples et qu’on imagine élevé aux tapes instrumentales. Sur des titres comme During Day, Good Song ou encore Stoned at the MOMA  oscillent samples californiens à la Dam Funk et basses plus épaisses, plus profondes. En  règle générale dans les pistent sur lesquelles Toro y Moi se retrouve seul face à l’auditeur les temps sont réduits et une importante transformation de la voix vient créer une certaine distance entre lui et nous. Room for 1zone tente de décrire derrière l’autotune et une production anxiogène « what f feels like once you realize what is real » alors que, dans le clip comme dans le titre, rien ne semble plus irréaliste que l’ambiance qui émerge du morceau. Entouré de sa clique fragile ou bien seul, en fait c’est comme si Chaz Bundik ne l’avait jamais vraiment quitté cet établissement scolaire où vous vous étiez rencontrés.

50 Shades of fail

Il faudrait en effet être un fou ou alors c’est terriblement inquiétant que l’amour soit aussi douloureux et obsédant autre part que dans votre repère adolescent. Benjiminz de nouveau avec Rome Fortune semble décrire le déclic qui heurte de plein fouet ceux qui constatent amèrement un échec latent de leur stratégie vitale. Il réalise qu’il va devoir la jouer fine et apprendre à jouer le jeu s’il veut non seulement la fille mais aussi un peu de paix. Il peut bien garder son passé de gangsta et son authenticité et se fondre dans la masse s’il veut réussir à changer quelque chose. Toro y Moi semble enfin vouloir sortir de sa zone de confort, de sa timidité et l’annonce avec des basses bien plus profondes, des featurings bien plus osés et des samples de Ciara (Boo Boo Mobile) bien plus assumés. Washed Out et Nosaj Thing font ressortir cette transition déchirante de l’artiste. Là ou il libérait avec indifférence sa moitié sur Want, il lui fait ensuite part de sa détermination à la garder près de lui ad vitam eternam sur Enough Of You. Au final on a cinquante versions d’un échec amoureux à incomber tantôt à Samantha tantôt à lui-même quand il lui demande sur The Usual « Lemme know why I can’t be loving you » tout en se décrivant comme un égocentrique et inatteignable parti.

Que ce soit sa propre parole ou celle d’un des featuring qui narre ces états d’âme, la voix est soumise au même traitement. Torturée et utilisée comme un écho plaintif résigné, elle arrive de temps à autre à retrouver un peu d’oxygène pour formuler de nouveaux regrets ou une résolution au changement qui disparaît rapidement. Au final il n’y a qu’un seul sujet dans cet album, Samantha, que l’ère du temps nous oblige à vous laisser imaginer sous les traits d’un homme, d’une femme ou des deux mais pour inspirer un tel album, elle doit sacrément valoir le détour.

Vous pouvez télécharger gratuitement l’album ici.

 

 

Toro Y Moi - Samantha
8Note finale
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