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C’est étonnant comme un homme qui parle autant d’amour peut avoir réussi à faire disparaître le nôtre à son égard au cours de ces dernières années. Depuis 2011 et les sorties suivant ses premières mixtapes il s’avérait compliqué de retrouver la sincérité qui faisait le charme du canadien. Peut-être étaient-ce les featurings douteux (Meek Mill, Ariana Grande on vous voit) ou juste l’incrédulité d’entendre cette voix à la dérobée sur les ondes de Skyrock, on n’avait plus vraiment l’impression d’avoir affaire à celui qui savait sondé les recoins les plus sombres de nos amours adolescentes. On pensait que c’était justement le fait que nous n’étions plus adolescents et que notre chambre et l’alcool n’étaient plus les recoins dans lesquels on trouvait si facilement refuge qui expliquait ce désamour. Mais Beauty Behind The Madness nous force à constater que c’était autre chose, qu’Abel a finalement réussi à le raviver et nous sert une nouvelle fois de guide dans le chaos calme de nos relations.

Hésitation

Le titre qui ouvre l’album, Real Life, a ce quelque chose de grandiloquent qui constitue une des causes de désamour. Sauf qu’après une écoute plus attentive ce qu’on met sous le sceau de la grandiloquence semblerait plutôt être dû aux affres de la pop. Ce Real life n’a pas grand chose de réel tant il est monté en épingle, mais il dégage une puissance assez intrigante et étrangement attirante. Beauty Behind The Madness ne manque pas de nous rappeler ce qui nous avait fait fuir The Weeknd ces derniers temps dès le second titre. Losers en featuring avec un certain Labrinth traduit cette incapacité à choisir entre son amour de la pop, enfin surtout de son roi, Michael Jackson, et son envie ou de ténèbres dans lesquels installer son histoire. Alors arrivent des titres comme In The Night, le déjà très populaire Can’t Feel My Face et dans une autre mesure Earned It qui figurait sur la BO de Fifty Shades of Grey. Cette fois, c’est comme si ce n’était plus une énième femme girl qu’il essayait de séduire, mais bien un auditorat de masse avec un succès qu’on doit lui reconnaître à l’écoute sur des injonctions à danser qu’est un Can’t Feel My Face. Il y a aussi des pièces qui laissent un peu plus dubitatives telles Angel ou As you are et qui semblent ne pas avoir réfléchi aux critiques sévères récoltées par Kiss Land.

Fascination

Bien évidemment les thèmes qui font The Weeknd sont toujours les mêmes : séduction, désillusion, dépression. Avec un accent mis sur la dépression, toujours aussi co-dépendant de l’amour dans la vision des choses d’Abel. Mais comme les premiers singles avaient commencé à offrir des morceaux de l’histoire, l’écoute de l’album se fait comme l’assemblage des pièces manquantes d’un récit dont on connait déjà la fin puisqu’on connait ses protagonistes et leurs habitudes par cœur, leur incompétence chronique au bonheur entre autres. Ainsi Often ou encore The Hills posaient les conditions et les prémices de l’échec à venir que la suite de l’album prend un plaisir sadique a détailler. En assumant dans l’instrumental comme dans les paroles sa part de responsabilité et en reconnaissant l’inévitable chaos qui en découle, The Weeknd dispose avec beaucoup d’efficacité une intrigue bien addictive. Tell Your Friends produit par Kanye West résume assez bien l’idée de scénario qui se dessine derrière l’album, le sentiment d’asphyxie qui gagne petit à petit The Weeknd et le pousse finalement à la confession la plus totale dans la dernière et plus intéressante partie de l’album.

Révélation

La révélation est celle qui consiste à constater avec satisfaction qu’Abel Tesfaye serait capable de faire un blockbuster qui n’est pas un navet complet contrairement à son précédent Kiss Land. Le casting n’est bien évidemment pas étranger à ce succès renaissant, Lana Del Rey et Kanye West étant sans doute les meilleurs choix possibles pour ce projet puisque revendiquant ce même état d’esprit sans cesse torturé et incompris. Qui d’autre que Lana Del Rey pour incarner celle dont on peine à imaginer les traits tant elle est dissimulée par les lumières tamisées des strip-clubs ? Prisoner sur lequel elle apparaît déploie des sommets de grâce et chaque refrain a le même effet dévastateur tant il retranscrit bien l’état de douleur dans lequel semblent se débattre ses deux interprètes. On touche alors le fond du fond. Serait-il alors également possible de faire des blockbusters intimistes ? Comme un invité inattendu qui finit par briller par inadvertance, Ed Sheeran fait son apparition et sert de confesseur à The Weeknd, nous livrant le pourquoi du comment du malheur qu’on semblait pourtant avoir saisi à demi-mot depuis le début. Jamais le thème de l’addiction et les incertitudes n’ont été abordés avec autant de clairvoyance et de repentance. « In my dark times taking it back to the streets/ making these promises that I could not keep. […] And I’ve got something I’ve been trying to let go/ Pulling me back everytime […] Only my mother could’ve love me for me/ In my dark times » s’apitoie The Weeknd, conscient d’être inapte à l’amour d’une femme « normale ».

Abel Tesfaye a acquis une certaine conscience de son niveau de vicissitude et avec celle-ci une nouvelle raison de se sentir au fond du trou. Il n’a cependant pas renoncé à ses habitudes puisque c’est la seule façon dont il sait vivre. Finalement et devant cet échec latent, il baisse les bras. Voici le constat douloureux de sa désuétude qu’il dresse avec une précision chirurgicale qui fait la réussite de ce Beauty Behind The Madness. C’est peut-être un certain confort d’auditeur satisfait par l’idée qu’il y a beaucoup plus endommagé que lui qui explique le plaisir que l’on ressent à l’écoute de cet album. Cela peut aussi être le soulagement de savoir que quelqu’un d’autre s’est chargé de mettre des mots sur toutes les douleurs par lesquelles on pourrait éventuellement passer. Une chose est sûre, c’est bien la représentation d’une grande tragédie à laquelle on vient d’assister.

The Weeknd - Beauty Behind The Madness
7.7Note finale
Avis des lecteurs 8 Avis
6.0