La collaboration la plus improbable de ce début d’année 2015 est devant nous. Bon, c’est peut-être avec tout le foin qui commence à se faire autour de la scène électronique du Moyen-Orient, ou simplement parce qu’on avait envie de se dire que Suuns était capable de se relever du très décevant Images du Futur, qu’on a été aussi touchés par ce premier album collaboratif entre les cinq québécois et le producteur de génie Radwan Ghazi Moumneh.

Si Suuns a déjà été sacré meilleur nouveau groupe en 2011 par NME (d’accord, ils ont aussi attribué un 8/10 à la dernière catastrophe de Palma Violets et apposé dans la même phrase Lana del Rey et shoegaze, alors ça vaut ce que ça vaut) le projet artistique de Radwan Moumneh peine à intéresser le grand public. Travaillant sur des performances visuelles et sonores toujours différentes, mêlant live, vidéos, scènes performatives 1 à 3 fois par an, Jerusalem In My Heart est encore un petit secret qui se passe entre les mains de gens bien intentionnés dont l’équipe de l’excellent label Constellation qui les signe en 2013 aux côtés de Godspeed You ! Black Emperor et Matana Roberts. Ce qui rapproche les deux groupes est la très grande amitié qui lie R. Moumneh aux membres de Suuns, et sans aucun doute, une envie commune de voir ce que ça peut donner, des nappes mélancoliques et sombres à souhait entrecoupées de bases de musique populaire syrienne. Une envie de crier « surprise ! » à l’heure où l’ennui s’installe un peu trop souvent dans nos écoutes quotidiennes.

Pour une surprise, c’était une surprise.

Ladies and Gentlemen we are floating in space

L’album s’ouvre d’abord sur un ensemble très doux. Alors qu’une multitude de pistes crée des arabesques futuristes, la voix rocailleuse et sous-mixée de Radwan Moumneh nous plonge directement dans un abysse complexe où tout se mêle : les influences shoegaze et rock progressif des Suuns, en particulier sur le morceau Metal, et les accords traditionnels de musique orientale apportés par Moumneh. On retrouve le même principe chez Mutamassik quand elle reprend des chants populaires égyptiens à la sauce techno.

En créant un nouveau contexte à cette musique traditionnelle, les artistes exploitent tout son potentiel, et permettent à un plus large public de découvrir tout un pan musical encore peu cerné en Occident. Tout de suite, une dualité pernicieuse s’installe. Impossible de savoir si les morceaux nous entrainent plus bas que terre, dans des bas fonds caverneux et sombres, ou au contraire nous catapultent bien plus loin que les cieux alentours. C’est toute l’intelligence et la beauté de ce disque, ce voyage sur un fil tendu où nous passons sans cesse d’une béatitude sans limite à une grosse prise de tête mélancolique.

Un album en deux temps

La construction narrative de cet opus est, une fois n’est pas coutume, clairement visible : Suuns and Jerusalem In My Heart fonctionne en deux grands ensembles se répondant parfaitement. L’écoute des trois premiers morceaux condense à elle seule l’identité de l’album et l’essence de la collaboration entre les deux groupes. Les derniers morceaux s’attardent sur certaines expérimentations mises en place au début. La grande nouveauté dans la construction vient avant tout du processus mis en place autour de sa création. Tout commence par un jam amical dans un studio canadien avec aucune idée de ce que les pistes donneront. Pas un mot n’est lancé pour définir le travail, les musiciens parlent eux-même d’un travail à tâtons.

Ce disque est considéré comme une multitude d’experimentations sonores mises bout à bout. Certains morceaux portent seuls toute la collaboration entre les artistes, et d’autres comme Leyla tombent un peu trop dans une logique de remplissage pour desservir la logique de l’album. On attend avec les premiers titres un concentré nerveux tout au long de l’opus : il est court, puissant, et sans concession. Cependant, les deux groupes ne parviennent pas à tenir cette énergie tout au long de leur projet, et on reste sur notre faim.

Suuns and Jerusalem In My Heart reste un premier jet pour une première collaboration qui fonctionne malgré tout extrêmement bien. On se rassure en saluant l’ambition des deux groupes, et en admettant volontiers que si l’album pêche quant au rythme qu’il voudrait imposer, il reste une très belle découverte dans un catalogue de sorties musicales qui peine à offrir des projets à risque. Si par ailleurs la scène électronique du Moyen-Orient pique votre curiosité, on vous conseille vivement de suivre la sortie d’un magnifique documentaire qui traite avec brio de ces milieux encore trop peu exposés dans nos contrées.

 

Suuns & Jerusalem In My Heart - Suuns & Jerusalem In My Heart
7.5Note finale
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