Discrètement mais assurément, Rome Fortune a acquis une certaine renommée d’abord à Atlanta puis dans le hip-hop en général. Affilié à la vague de rappeurs weirdos qui a déferlé sur la ville ces deux dernières années (Key !, OG Maco, iLoveMakonnen, Chance the Rapper, Raury) sans pour autant s’attacher à un crew et sans en épouser les sonorités. Un peu comme Tree ou Starlito, Rome Fortune donne l’image d’un bosseur invétéré qui construit sa réputation à force de mixtapes, de collaborations bien senties et de projets solides. Chacune de ses nouvelles sorties est alors une réjouissance, comme si on avait des nouvelles d’un vieil ami constamment. On sait toujours plus ou moins à quoi s’attendre, mais on est sûr que ce sera bien.

A mesure des mixtapes, Rome Fortune a affirmé son penchant pour le mélange des genres et particulièrement pour les musiques électroniques. Le temps du premier album venu, ce qui était latent et ne se matérialisait que via des productions ou des collaborations (Four Tet, Toro y Moi, sa signature chez Fool’s Gold) se trouve alors exacerbé : « With this new stuff, people can relate to it and get to know who I am. That’s the goal of the album: to get people to understand, this is Rome, this is who he is. »

Sur le fil

Dès les premières secondes de All The Way, on comprend que ce sera différent des autres fois. Le rappeur n’avait jamais utilisé l’autotune, c’est avec celui-ci qu’il ouvre son album. A l’exception de Dance, Jerome Raheem Fortune est entièrement produit par Cubby avec qui il avait notamment travaillé sur les mixtapes VVorld et Beautiful Pimp II. Pourtant les productions sont méconnaissables par rapport à ce qu’ils ont élaboré précédemment : elles sont très riches, le rythme peut varier quatre fois dans un même morceau, le mix fait que la voix de Rome Fortune ne perce pas. On se focalise sur les productions quitte à parfois donner l’impression que Rome est réduit au rappeur en featuring sur ses propres morceaux.

Heavy As Featers rappelle les sonorités de Fade To Mind avec des basses très puissantes, Love est une débauche d’effets vocaux et de synthés smooth quand Blicka Blicka s’ouvre comme du Arca, un autre a un drop digne d’un titre d’EDM pour reprendre un rythme presque minimaliste aux envolées ambiant et percussions à la Philip Glass. Dans le pire des cas, cela donne des tracks comme la faute de goût de Dance où on reconnaît les mêmes basses que sur tous les titres de Kaytranada, où l’autotune est kitsch et où le tout ressemble à un « track ID please?? » d’un set de Disclosure. Dans le meilleur des cas, c’est Heavy as Feathers, violente, puissante et luxuriante ou Still I Fight On incroyable de rebondissements avec ses six minutes où le temps s’arrête pour nous balader dans toutes les ambiances et les états possibles.

Nude

Comme le laisse suggérer le titre, c’est son projet le plus intime. Il y parle de ses responsabilités de père qu’il faut concilier avec sa carrière, de la nécessité de nourrir sa famille et des sacrifices qui en découlent : « I’m like actually, it’s not actually a, damn thing I’d ever miss/ Like your first steps or your birthday, actually I missed both/ But you gotta understand, you must understand, my back was against the ropes/ Scraping dollars up on the road, sending money home for you […] Because I wanna end it all sometimes/ My career and even ending my life ».
Sur des airs de légèreté, c’est la solitude qui perce : « Money can’t help me, lovin’ can’t help me (nothing nothing)/ So I’m on the dance floor pretending I’m healthy (I’m healthy)/ Not saying nothing won’t help me but this is helping (nothing nothin’)/ so baby let’s juste sweat it out ».

L’écriture n’est pas extraordinaire. Elle n’est pas bourré de références et de jeux de mots comme un titre de Young Thug ou le storytelling d’un Vince Staples, mais il s’y dépeint avec honnêteté et le plus simplement possible sans user d’aucun artifice stylistique. « I let go of material things […] I’ma paid back my loans and after that I’m gone me and my kids in a safe place ». Les productions participent à ce même dévoilement. Il fait un projet qui lui tient réellement à cœur, lui qui avait frôlé l’électronique pour la première fois, il se jette dedans à corps perdu.

Le tout est fait avec maladresse. L’album est très varié, on passe du hip-hop au jazz, de la house à la pop. Il en découle un manque de cohérence assez flagrant, mais on sent qu’il tâtonne et qu’il se lance dans quelque chose d’encore nouveau. La première écoute est déroutante, le réflexe est de se demander où il veut en venir et Rome Fortune lui-même ne semble pas à l’aise sur les premiers morceaux. Il se rattrape sur la longueur, semble s’habituer à ces productions pour finir par trouver son rythme, tout comme l’auditeur. Soyez indulgents avec Rome Fortune, Kanye West n’a pas l’apanage de l’expérimentation, ce n’est pas tous les jours qu’on voit un rappeur se réinventer et oser à ce point là.

 

Rome Fortune - Jerome Raheem Fortune
6Note finale
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