L’hybridation est certainement l’une des grandes tendances du hip-hop ces dernières années, que ce soit au niveau des flows qui oscillent entre le rap et le chant voire le cri (OG Maco), des personnalités entre street cred et fragilité (Young Thug, Drake) ou des styles entre rap, r’n’b et musique électronique. Si le rap français a bien compris et a exploité le potentiel commercial de la trap, il semble plus en retard pour ce qui est de cette dernière grande tendance. Jorrdee vient alors faire figure d’exception dans un paysage au penchant quasi-systématique pour la brutalité.

American boy

Si cela fait déjà plus de 3 ans qu’il exerce en tant que producteur sous le nom de Lestat de Lyoncourt ou en tant que rappeur, ce n’est que cette année avec Notre jour viendra qu’il attire réellement l’attention de l’internet. La mixtape marque un tournant dans l’univers de Jorrdee, il y développe des sonorités fantomatiques, fait un énorme travail sur sa voix et déploie un univers brumeux. Ce qui était déjà présent en filigrane sur ses précédents projets est alors nettement accentué et on peut imaginer que sa participation à 667 y est pour quelque chose.

Dès l’ouverture de cette nouvelle mixtape, on retrouve ces mêmes éléments du bizarre qui font la particularité de Jorrdee. Les productions minimales et les beats ralentis, la voix faible et juvénile, les mots mâchés et parfois rendus incompréhensibles par l’utilisation à outrance de l’auto-tune donnent l’impression de pénétrer dans une soirée à l’ambiance feutrée, aux pièces enfumées et aux possibilités multiples. C’est du côté du cloud rap ou des ambiances codéinées d’Houston qu’il faut se tourner pour entendre pareilles sonorités et ressentir pareilles sensations. Quant au flow si particulier, hybride entre le rap et le chant, toujours à contre-temps (Ri1nechange), impossible de ne pas le rapprocher de Young Thug ou Future. La référence est d’ailleurs clairement assumée sur le bien-nommé Fvtvrr : « Autotune j’ai tué ça comme Future ».

Le blizzard

Les paroles renforcent cette curieuse ambiance et participent à obscurcir encore un peu plus notre esprit déjà embrumé. L’usage constant des métaphores, le vocabulaire cru entrecoupé de lyrisme et les ellipses brouillent les frontières entre fiction et réalité : « Avaleuse de sable charmeuse de serpents, danse dans les flammes mais elle n’est pas méchante » (Flam).

Il y est question de drogue, de sexe et d’amour mais ces éléments ne sont pas triomphants. Au contraire, il se dégage une noirceur et une mélancolie qui rappellent l’ambiance dépeinte par The Weeknd sur House of Balloons. C’est une écriture très imagée, une succession de flashbacks qui, comme après une prise de drogue, laisse une sensation d’irréalité. On écoute le récit se dérouler en se laissant plus ou moins guider. Fvtvrr a ainsi le génie de faire appel aux images de Ciara strippant merveilleusement dans le clip de Body Party et de substituer la figure de Jorrdee à celle de Future. Le tout est emprunt d’une certaine naïveté dûe à la voix de Jorrdee autant qu’à l’apologie juvénile du sentiment amoureux de certains morceaux.

« Regarde comme on danse, quand on est amoureux, regarde comme on est bien quand on est 2 »

Des paroles telles que celles de 2 pourraient sembler mièvres mais elles prennent une toute autre dimension grâce à la production synthwave un peu chaotique et aux guitares bruyantes qui obligent le rappeur à forcer un peu plus sa voix pour ainsi donner de l’intensité au morceau.

La mixtape parvient à raviver nos sentiments adolescents et la mélancolie dans laquelle on aime se complaire. On lui reprochera peut-être sa fragilité et son étrangeté, mais c’est en cela qu’elle est à l’image du hip-hop actuel. La 25ème Heure sonne alors comme celle du renouveau pour le rap français et de la consécration pour Jorrdee.

Jorrdee - La 25ème Heure
7Note finale
Avis des lecteurs 20 Avis
8.4