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Huit ans après 808s & Heartbreak, la France semble découvrir que l’auto-tune dans le rap peut donner lieu à des miracles. L’utiliser vaut à Jorrdee de se retrouver associé à toute une liste de « rappeurs français à suivre », mais l’usage qu’il en fait et son flow déroutent encore. Heureusement, les qualificatifs « OVNI » ou « expérimental » existent pour mettre un nom sur ce que l’on ne parvient pas à catégoriser. Le timing de ce premier album est parfait pour Jorrdee : le moment ou jamais de céder aux chants des sirènes, où il lui suffit de mettre juste un peu d’eau dans sa lean pour que tout le monde s’y retrouve et s’entache de lui.

David Copperfield

Mais voilà, lui et 667 ont créé un truc un peu trop puissant pour en déroger alors qu’ils n’en sont qu’au commencement. « J‘laisse m’approcher que ceux qui ont du flair » : à vous de l’avoir ou pas, parce que ce n’est pas Jorrdee qui viendra vers vous.
Il n’est pas dans la séduction, pourtant tout n’est que sensualité, les basses rondes et puissantes, le beat ralenti sur la voix de Jorrdee maître de cérémonie funeste : « sur le siège rouge dans la pièce personne ne bouge». L’auto-tune lui permet de créer une continuité avec la production, de se couler dans les nappes de synthé chimériques. Le brouillard s’épaissit alors à mesure des morceaux et Jorrdee projette ses fantasmagories : des putes de premier choix, des filles qui jouent la comédie, des losers, des trans et des anges. Comme dans un autre état de conscience, les phrases ont du sens prises indépendamment, mais la logique s’effondre quand on les met bout à bout. Ce sont des ambiances enfumées, de vapeurs d’alcool et de drogue où les perceptions sont troubles : « Tu m’vois faya, jme vois comme Napoléon, El Chapo ou Esco dans narco pharaon/ C’est comment répète moi ton prénom c’est comment déjà tes cheveux sont longs ».

La puissance et la gloire

A tort, on a pris Jorrdee pour ce mec fragile en partant du principe que la forme devait épouser le fond, c’est pourtant possible et d’autant plus puissant de partir en croisade contre tous les rappeurs (FTGPM, Nan !) et de déclamer des phrases comme « Jsuis roméo donc tu m’la suces » d’une voix calme et susurrante.
Le format raccourci de l’album (10 tracks) et le flow plus articulé de Jorrdee le rendent plus brut et donc accessible que ses projets précédents. C’est à n’en pas douter que des morceaux comme Coller au rythme, CC et Nan ! avec leur lot de lignes mémorables et leurs refrains aguicheurs trouveront bien plus d’écho que la mélancolie de Personne ne sort. La musique de Jorrdee est pourtant toujours aussi ambigüe, une zone 51 entre le fascinant, l’inquiétant et le réjouissant.

Il suffit de voir 667 sur scène, de les voir fumer et danser les yeux fermés sous les spotlights pour comprendre qu’il se passe un truc avec ces gars-là, qu’ils sont parvenus à créer un monde à l’énergie envoûtante et au mystère presque inaccessible. Alors que tous les projecteurs sont braqués sur PNL, SCH et autres Hamza, la véritable révolution se passe dans l’ombre, dans des cauchemars enfumés peuplés de figures mystiques, de pharaons, d’illuminatis et de sirènes.

 

 

 

Jorrdee - Bonjour Salope
7.8Note finale
Avis des lecteurs 8 Avis
9.3