Jeremih est affaire de paradoxes : incontestablement un homme à singles (Birthday sex, Don’t telle ’em) il s’est pourtant acoquiné avec le producteur underground Shlohmo pour un EP, il rassemble tous les codes les plus clichés du R&B (sexualité, mièvrerie de la voix et des instrus) mais innove pourtant dans le genre. Late Nigts with Jeremih a pour beaucoup été révélateur, on a découvert qu’on pouvait aimer le R&B et avec sa mixtape à cheval avec le hip hop et osant aller dans des directions plus sombres et complexes, il a sans conteste ouvert une porte dans laquelle se sont ensuite engouffrés The Weeknd, Partynextdoor, Majid Jordan etc. Il peut jouer sur les deux tableaux entre l’indé et le mainstream mais ses succès populaires et critiques n’ont pour autant pas suffit à convaincre son label et Jeremih s’est plaint à moults reprises du manque de soutient de Def Jam, plus occupé à soutenir ses autres artistes qu’à assurer la sortie de son album. Une fois Late nights: the album sorti, on peut s’étonner du peu de promotion dont il a bénéficié: pas de vidéo, d’annonce officielle, un single – Don’t tell ’em-  sorti il y à plus d’un an et il semble que ce soit Jeremih  lui-même qui ai pris les choses en main en sortant des morceaux au compte goutte pour teaser la sortie de l’album.

Tourne toujours tout droit

Le titre même de l’album (identique à celui de la mixtape) fait comprendre que l’album devait être une continuité de cette dernière. Pass Dat et Oui semblent avoir été produites au même moment que Late nights with Jeremih,  on y retrouve les mêmes effets de voix, les mêmes sonorités un peu aigues dans la production, les mêmes intonations et ce phrasé rappé des couplets, la même ambiance. Les paroles sont dans cette mouvance de la « sex love song » typique de Jeremih comme il l’a dit : » I can make a great sex song anytime I want, without even saying a body part, without saying anything that would be omitted on the radio. Somehow I’ve just been given that ability ». Les paroles les plus crues sont enveloppées de romantisme « See my baby know, where my baby go I go/ it’s no better feeling, yes know when I’m next to her for sure » – l’un prenant parfois le pas sur l’autre–  » She like the position, waking up the neighbors/ Got 31 flavors, I’m doing her favors ».

Les déboires avec Def Jam repoussant la sortie de l’album à six reprises ont brisé la continuité entre les deux projets et Jeremih a bien été obligé de s’adapter et d’inclure des sonorités plus actuelles. La présence de Migos l’incite alors à varier son flow à cette manière si particulière qu’ont Quavo et Takeoff d’expirer sur la fin de leurs phrases, il garde le même phrasé sur la track suivante Feel like Phil et passe le relais à Future avec le refrain de Royalty, qui donne à Big Sean un de ses meilleurs couplets de feat «  Taking more shots than the cops, that’s tragic » ou encore « I know when we fuck you like that finger in your ass though ».

Celui qui n’a jamais été seul

Les productions sont minimalistes, le beat et les basses sont légères, le tempo est lent: tout vient mettre en valeur  Jeremih en tant que chanteur et souligner son sens de la mélodie. Il est capable de vous tirer un refrain accrocheur de n’importe quelle instru (Planez, Impatient), de jouer avec les silences comme personne et de toujours rester en place même quand il n’y  a pas grand chose à quoi se raccrocher, quand certains de ses guests semblent galèrer derrière pour garder la face (J Cole on te voit).

Mais à nouveau il y a un paradoxe: c’est que si ces productions mettent en valeur Jeremih elles sont aussi ce qui dessert l’album en tant que tel. Late Nights with Jeremih bénéficiait de productions beaucoup plus risquées, ici il y a un manque de densité et d’ambition qui saute aux yeux. On reste dans le même tempo, les mêmes tonalités tout au long des morceaux, ce qui ne permet pas à Jeremih- aussi bon soit il- de varier son flow et on en vient à souhaiter que certains morceaux soient plus courts. Quand il y a  des ruptures, elles ne sont pas spécialement réussies et donnent l’impression d’en faire trop sans être cohérent a) avec le reste des tracks b) avec le style de Jeremih. On se demande un peu ce que vient faire Actin’ up qui, avec sa guitare sèche, pourrait clairement être taillée pour Justin Bieber (no offense Justin) et Jeremih lui-même ne semble pas très à l’aise sur les refrains. Il semble être laissé bien seul sur cet album alors qu’il se révèle le meilleur lorsqu’il est accompagné (Royalty, Woosah, Worthy).

On ne veut pourtant pas dénigrer cet album qui a au final quelque chose de bien plus pop que R&B, encore une fois Jeremih montre qu’il est bien plus qu’un chanteur à tubes et qu’il faut un véritable talent pour les faire ces tubes. Seulement il souffre de la comparaison avec la mixtape, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il manque une idée, un projet en fond qui nous donnerait envie d’y retourner autant de fois qu’on a pu écouter Fuck u all the time.

 

Jeremih - Late Nights: The Album
7.5Note finale
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