Natureboy de Flako sur Bandcamp


 

Flako est le genre de producteur discret mais efficace. A l’inverse de nombre de ses collègues, il n’apparaîtra pas très souvent dans votre fil Soundcloud pour un énième remix du même titre de diva r’n’b. Il a toujours semblé préférer le calme et la quiétude de son studio au brouhaha de l’internet. Nouveau niveau de plénitude en vue puisqu’après s’être reclu avec ses machines lors de ses premiers ouvrages, il a décidé de s’isoler dans son jardin. L’homme le plus sain du game a eu une prise de conscience quand il s’est aperçu qu’il n’avait pas les mots pour nommer ce qui se trouvait pourtant tout autour de lui : plantes, animaux et autres merveilles de la nature. Au fil des heures passées à cultiver ses terres et se renseigner sur ce que ces dernières pouvaient lui apporter, il a écopé du surnom de Natureboy qu’il a ensuite repris quand il a fallu donner un titre à ce troisième long format.

Rendez-vous en terre inconnue

Quoi de plus approprié que le terme de plénitude pour caractériser le sentiment qui se développe tout au long de l’album. A commencer par le premier titre, The Opening/Purple Trees. Deux titres en un pour une entrée en douceur dans ce monde merveilleux que Flako s’apprête à nous dévoiler. Purple Trees est une description de l’environnement dans lequel on retrouve le producteur, une invitation à l’y suivre par la même occasion. Pour tout mode d’emploi, il suffit d’imiter Flako : « I close my eyes and slowly drift away ». A vous alors d’imaginer ces palettes de bleu et arbres violets en sachant qu’au pas suivant vous ferez officiellement partie des voyageurs. Si son inspiration première lui vient de son jardin, c’est dans un territoire beaucoup plus vaste et disparate que nous guide l’artiste. Shipibo Icaro ressemble bien plus à une jungle qu’à un morceau de terre adjacent à son appartement, la jungle habitée et mystique, celle dans laquelle on évolue également quand on écoute le travail d’un producteur comme Le Motel avec ses inspirations tribales bien senties. Hostile au premier abord avant de se dévoiler délicate et féerique comme sur le titre Gells qui suit.

La tempête

On en aurait presque oublié la force majeure de Flako. Sa connaissance et sa maîtrise des structures et des basses dont l’arrivée sur Spice Monday finit de nous convaincre de l’expérience du guide même dans les moments les plus sombres vers lesquels il semble nous diriger avec Kuku. Kuku était le premier single annonçant cet album. C’est le titre le plus intense mais aussi le plus grandiloquent et maximaliste. Il a quelque chose qui rappelle les productions du duo de TNGHT, toujours sur la corde raide et empreintes d’une grande théâtralité. C’est cet théâtralité exacerbée mais divergente qui est exploitée sur Solo for Chloé. Ce titre a un aspect très musique de chambre, musique baroque et s’éloigne complètement de l’éminence noire qui planait sur la piste précédente. Cette ambivalence entre frivolité et gravité semble être le fil rouge de ce Natureboy avant de finalement fusionner sur Shape of things to come. C’est peut-être le moment de vous parler des pistes vocales de l’album. Jusqu’ici, elles se résument à des « oh » et « ah » tantôt menaçants tantôt accueillants mais qui jouent bien plus un rôle d’instrument que de paroles. Dans une interview donnée à Factmag, Flako parle de son admiration et du fait de se sentir tout petit et insignifiant face à l’étendue des pouvoirs de la nature, cela faisait donc tout son sens de réduire cet aspect « humain » que sont les mots pour une partie de son projet. On peut aussi se dire qu’il a voulu retranscrire cette phase pendant laquelle on se retrouve à court de mots devant la beauté d’un paysage.

Le jour d’après

Lyrebrid est un hybride se frayant un chemin insoupçonné entre les sonorités très basses de la trap et celles très dansantes d’un titre à la Hot Chip. Construit comme une bombe à retardement, il se dévoile au fil des secondes pour finir dans une apothéose complètement inespérée. C’est un contraste saisissant entre l’aspect très mécanique, l’omniprésence revendiquée des machines et le titre suivant qui se construit presque uniquement comme un assemblage de sons sortis tout droit de la nature. Autre protagoniste qui semble désormais demander son droit à s’exprimer : l’homme. Un speech de remise à niveau quant à sa condition non-nécessaire sur Who do you think you are? et il n’en faut pas plus pour qu’une idée nous traverse l’esprit. Si on s’était fait embrigadé dans la secte Flako ? Entre les messages venus de l’au-delà et les démarches naturelles étranges, tout ça parait bien mystique. Mais Wish me now délivre alors le message radicalement opposé. Au lieu d’être invité au voyage, ne serait-il pas envisageable que l’on se soit incrusté dans une initiation personnelle ? Car c’est bien ce que laisse transparaître ce titre, un message trop spécifique pour être universel. De toute manière, The Odd and Beautiful sonne déjà la fin de l’aventure et le retour dans la jungle – urbaine celle-ci – dans laquelle on écoute cet album.

Flako a offert sa vision des Choses (avec un C majuscule, celles qui comptent vraiment) avec un brio sans faille. Seize pistes en parfaite harmonie et cohérence les unes avec les autres, qui ne se prétendent pas autre chose que des pistes d’exploration pour voir sous un autre jour ce qui se trouve autour de nous. La botanique a sans hésiter de nombreuses vertus, on peut désormais y ajouter la capacité à inspirer des albums magistraux. Sans vouloir m’avancer, il semblerait que ce Natureboy ait le calibre pour remplacer une bonne partie des anxiolytiques qui remplissent nos tiroirs.

Flako - Natureboy
9.5Note finale
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