If You’re Reading This It’s Too Late de Drake sur Qobuz


 

2015 sera l’année des mastodontes : Kanye, Kendrick, Drake et peut-être enfin Frank Ocean. Après l’adoubement de Drizzy par Kanye ces derniers jours, l’intéressé n’avait qu’à attendre tranquillement, sereinement la sortie de son album et profiter de sa place de régent sans se salir les mains. Mais comme une démonstration de force n’est jamais tout à fait inutile, il a décidé de sortir une mixtape de 17 titres histoire de montrer que même s’il faisait son album, il lui restait tellement de pistes dignes d’attention que ce serait une honte de ne pas en faire profiter le monde. Les titres à paraître sur l’album n’étant que le meilleur de ce qui est déjà un florilège des créations du rappeur. 17 titres donc, compilés sous If you’re reading this it’s too late et puisque le succès est temporel et que le temps c’est de l’argent, cette mixtape sera payante. La gratuité étant réservée aux rappeurs dont la vie n’est pas une completed checklist.

Hanger management

Une completed checklist, c’est bien à quoi ressemble Energy. Drake y fait l’inventaire de ce qu’il achète, ce qu’il possède, ce qui l’entoure. Que ce soit les dépenses basiques de tout bon sugar daddy (un sac, une maison et même un centre commercial pour ces demoiselles) ou bien tout simplement une foule de jaloux, d’ennemis et de camarades « that he has to pretend that he likes« . Etre Drake demande bien plus d’énergie qu’on aurait pu s’en douter. Energie qu’il ne met pas dans la recherche d’un beat ou d’un flow très original mais dans les basses de ce titre redoutable, mais qui peut le blâmer, he’s so tired of saving all of these niggas. Quatre titres plus loin apparaît le premier morceau estampillé « pur Drake ». Le premier où l’on discerne facilement un vrai travail sur l’instrumental, le premier où l’on entend les deux facettes du canadien. Le paisible laisse sa place à l’acharné le temps des refrains pour offrir une bonne vision de sa palette d’émotions (capacité sans doute perfectionnée par son passé notable d’acteur studio). Souvenirs du bon vieux temps, celui d’avant les hashtags, avant que la vie est fait de lui ce gars qui pense à l’argent et aux filles 24/7, Know Yourself porte donc bien son nom puisqu’il retrace l’évolution du rappeur en superstar dans une ville dont il a fait son royaume. Le temps est venu de préciser une chose : la signification de l’omniprésent numéro 6. 6 représente Toronto, le hood de Drake, sa fierté, sa maison-mère et tout ce que vous pouvez imaginer d’autre. C’est l’ultime but, la reconnaissance par sa ville, qu’il semble partiellement atteindre dans ce titre.

Bâtard sensible

No Tellin, qui suit, poursuit cet exercice d’auto-citation entrepris sur Legend avec cette ligne sur The club going up on a Tuesday mais la connexion la plus évidente pour quiconque a jeté une oreille sur les sorties de janvier (ou sur l’internet ces 3 derniers mois) se fait avec Rae Sremmurd. Le phrasé du « No tellin » rappelle assez facilement le « they know better » que chantent fièrement les deux ados sur No Flex Zone. La comparaison s’arrête au phrasé puisque Drake exécute sur un exercice beaucoup plus sombre et menaçant que cette charmante et innocente anthem. C’est également dans ce titre que le rappeur écrit l’idée derrière tout ce projet : « Please do not talk to me like I’m that Drake from 4 years ago, I’m at a higher place« . Une place plus haute certes mais pas non plus à l’abri du brouillard. Le plus récurrent de ses déboires semble être la situation plutôt tendue engagée avec son label à laquelle il fait de nombreuses références (sur No tellin mais également sur Star67) tout au long du projet. Et puis il y a les sources d’angoisse habituelles : Drake tombe amoureux, Drake ne mérite pas la fille, Drake a perdu la fille et elle lui manque. Peut-être Drake a-t-il simplement des standards trop hauts ? Si on considère qu’être big as Madonna représente l’ultime compliment, j’émets de sérieux doutes sur la pérennité de ce monde mais le titre en lui-même pourrait convaincre quiconque que c’est un plan de vie plutôt séduisant. Plus interlude que véritable morceau, la relative bienveillance qui en émane tranche joyeusement avec cette ligne du morceau suivant, 6 God :  » I’ve got one girl and she my girl […] and just like every single other thing in my life you can have it when I’m finish« . Définitivement le Drake d’il y a quatre ans n’est plus celui d’aujourd’hui. Ce 6 God est bien plus confiant, bien plus remonté et décidé à en découdre.

Preach fait apparaître PARTYNEXTDOOR le temps d’un refrain et ramène un peu de quiétude. Le rythme ralentit, les esprits s’embrument, s’obscurcissent avant cette party à Miami. PARTYNEXTDOOR produit également le titre et choisi de réutiliser un sample du titre Stay d’Henry Krinkle déjà exploité par Nicki Minaj pour son titre Buy a heart. Les deux utilisations ont leurs points forts, celle de PARTYNEXTDOOR est beaucoup plus subtile et adéquate au morceau. A la fin du titre, la mélodie s’emballe pour laisser entrevoir de façon assez lointaine l’ambiance de cette fameuse fête. On se croirait dans un plan en slow mo tout droit sorti du documentaire Jungle que Drake a fait émerger sur la toile il y a quelques semaines. PARTYNEXTDOOR s’éternise pour un Wednesday Night Interlude, juste le temps de déclencher un déclic. Depuis le début de cette mixtape, et à l’image de ce dernier titre, on a des productions beaucoup plus minimales que celles auxquelles Drake nous a habitué sur ses albums studios. C’est sans doute de là que vient la confusion, le sentiment de ne pas vraiment se reconnaître à l’écoute de ces premiers titres. Le retour des basses massives et Lil Wayne sur Used to ne suffisent pas à en faire autre chose qu’un bon titre mais sans plus, au contraire de 6Man qui vous fait balancer la tête instantanément. Presque sans interruption, Drake déroule pendant toute la première partie en créant pratiquement un deuxième rythme avec son flow avant d’offrir une conclusion magistrale chantée sur ce qui est une des meilleures pistes du projet. A partir de ce point, le canadien déroule et étoffe son écurie.

Le trône

2014 a prouvé a bien des égards à quel point Travis Scott était talentueux. Pour ceux qui se voileraient encore la face, ses récents titres avec Young Thug, Future et PARTYNEXTDOOR rendent difficile tout contre-argument. Aucun étonnement donc lorsque Company sur laquelle il apparaît s’avère être une grande réussite. Peut-être est-ce à force de traîner aux côtés de Kanye mais Scott apporte toujours quelque chose de grandiloquent, limite mystique qui trouve parfaitement sa place sur le morceau. De nouveau preuve de l’étendue des influences de Drake, Jungle remet une sérieuse couche de vibes soul et r’n’b pour notre plus grand plaisir. Histoire d’une relation qui prend l’eau mais qu’il s’acharne à sauver, Drake a l’air bien plus mature que sur ses précédents titres sur les femmes. C’est qu’il se fait vieux, ces petits jeux et ces filles indécises qui font que de changer de majeure, ça l’angoisse. Ca l’angoisse, parce que lui maintenant il est bien au dessus, why do you think he has his head on the clouds in his last cover?. Maintenant qu’il a assuré ses positions, il peut penser long terme. Drake, les relations et les réseaux sociaux pourrait être l’autre titre de cette critique tant ces thèmes sont fréquemment abordés et entremêlés, mais c’est sans doute un sujet de mémoire de socio plus qu’un angle d’attaque de cette mixtape. L’idée est sur la table en tout cas. Sur le dernier morceau, sorte de titre bilan, il parle toujours de devenir numéro 1 au présent, comme si ce n’était pas déjà fait. Cette tape serait l’ultime test pour asseoir sa position en prévision de la faiblesse des réactions à venir de ses concurrents. Un peu étrange, Drake remet en cause ce que tout le monde avait déjà assimilé, à savoir sa position de leader.

If you’re reading this it’s too late n’est sans doute pas le meilleur projet de Drake. Il souligne les points forts d’un nouveau personnage plus viril, plus sombre, plus minimal mais fait aussi ressortir ses faiblesses. Enfin sa faiblesse, le fait qu’il ne semble pas vouloir réinventer quoique ce soit. Changer de personnage n’est pas à la portée de tous les rappeurs, Drake a déjà réussi a briller dans celui du crooner, du self made man, roi du rap et même de la pop avec Hold on we’re going home. Mais s’il n’y avait pas de grand projet autre qu’être numéro 1 d’un univers prédéfini ? Tous ces personnages sont des versions évoluant dans un même carcan, celui balisé de l’industrie musicale grand public. C’est à la fois revigoré et dubitatif que l’on sort de cette mixtape. Est-on en droit d’attendre plus d’un artiste qu’une révision de codes prédéfinis ? Doit-on se faire à l’idée que tous les artistes n’ont pas à bousculer l’ordre établi des choses ? Et si non, après avoir exploré cette ultime facette hargneuse et sombre, n’a-t-on alors pas atteint les limites de Drake ?

Drake - If You're Reading This It's Too Late
9Note finale
Avis des lecteurs 9 Avis
6.7