Bones n’a pas vraiment le sens des économies. Quand il n’est pas occupé avec environ cinq mixtapes par an, il s’occupe avec des projets en collaboration comme par exemple avec Dylan Ross il y a un mois. On ne peut pas dire non plus qu’il soit radin sur la quantité de titres qu’il met à disposition comme l’ont prouvé ses précédentes sorties, Rotten ou encore Skinny. Là, c’est carrément repousser les limites, même pour lui, puisque ce nouveau projet Powder s’étale sur 28 pistes (rep’ à ça Earl). Une heure à installer un univers sombre mais loin du désespoir, à jouer et déjouer les codes du rap et à aligner les titres sans espace qui en disent long malgré tout. Le rappeur de Los Angeles a fait de cette ambiance plutôt dépressive une de ses marques de fabrique. Mais n’allez pas le catégoriser aux côtés des sad boys à la Lil B ou Yung Lean, il y a quelque chose de beaucoup plus mystique dans sa musique et globalement dans son processus de création. Il n’y a qu’à se pencher un peu sur les visuels qui accompagnent ses titres et vous aurez une certaine idée de ce qui hante le garçon. Il s’est apparemment inspiré de vieilles cassettes endommagées contenant le travail d’Harmony Korine pour recréer un univers macabre, majoritairement en noir et blanc.

La part d’ombre

Même si les pistes de cette mixtape ne sont pas dotées de clips, l’atmosphère qu’il fait émaner de titres comme Kale arrive à installer un décor dans lequel les maisons hantées côtoient les volatiles de mauvaise augure. C’est lugubre, mais de façon toujours très esthétisée. De façon plus subtile, il y a aussi une désespérance latente qu’elle soit dans les basses ou dans le flow très lancinant. Les paroles ne sont pas non plus étrangères à l’atmosphère générale plutôt pessimiste. Sur ItsTheLittleThings, Bones déclare « If you find the bottle message that I wrote I hope you’ll read it/It’s been floating for sometimes I was assuming you never see it […] Goodbye to the world that brought me to my knees » mais paradoxalement l’instrumental rééquilibre les choses de façon à ce que l’impression générale ne soit pas si noire que ce à quoi on pourrait s’attendre. On pourrait sûrement parier sur le fait que la simple lecture des textes dégage un sentiment beaucoup plus chaotique que ce que l’écoute de la mixtape restitue. On reste quand même dans un rap plaintif mais qui s’accompagne d’un côté très doux, à la limite du cloud rap sur Biophony avec Dylan Ross par exemple ou plus explicitement sur UponTheDyingGrass. L’univers de lamentation assez uniforme ne doit cependant pas cacher une pléiade de sonorités et d’affiliations.

Xanax mais pas que

Il y a d’un côté les titres très clichés, les titres de rap qu’un auditeur distrait qualifierait de passe-partout comme D-19, HereGoesNothing ou encore dans une autre mesure Neoprene avec Chris TravisCes titres représentent la partie émergée de l’iceberg : celle qui pratique l’égo-trip, qui opte pour les basses lourdes et un phrasé mécanique. Et puis, il y a l’autre facette, celle aux influences trop nombreuses et diverses pour être inventoriées. Il y a le punk qui revient de façon plus ou moins évidente. Sur ICanSeeMyHouseFromHere, on pourrait penser avoir à faire à une toute autre personne que celle qui nous emmène en ballade dans ses méandres émotionnels. Il y a le très jazzy (et mitigé) JazzDads, TakeOne. Il y aussi ces sonorités qu’on pourrait croire empruntées à Only Real pendant un court instant sur le titre TillTheVulturesCome et au final la certitude de ne pas en avoir quand on cherche à situer Bones. Sur ComeListenToThisShit,IFoundMyUnclesOldWalkman, on se retrouve face à des voix de femmes d’outre-tombe qu’on rapprocherait presque plus d’un Twin Peaks de David Lynch que du travail d’Harmony Korine. Dans les deux cas, il s’agit de la même volonté d’enrober son travail d’un épais brouillard de mysticité.

 

Powder ouvre de multiples voies de réflexion sans jamais vraiment choisir de s’engager dans une en particulier. A l’image de son créateur, les titres aiment à s’étoffer de références vaguement accessibles. Ce n’est évidemment pas une mixtape pour les fans de rappeurs/groupes excessivement énergiques type Migos, c’est une nouvelle porte d’entrée pour un univers plus proche de celui d’Earl Sweatshirt, une introspection sans pincette dans les synapses endommagés d’un jeune homme. C’est cotonneux comme du Clams Casino mais égocentrique et amer comme du Klub des Losers, c’est un peu comme un pot pourri, mais en plus propre.

 

Bones - Powder
6.4Note finale
Avis des lecteurs 3 Avis
5.2