Dean Blunt illustre parfaitement ce qu’on disait l’autre jour sur la sorte de malaise face à la musique dite expérimentale. Cela s’applique aussi bien à sa musique qu’au personnage qu’on n’a jamais réellement réussi à cerner, capable de produire des sonorités parfois à la limite de l’audible parfois très belles. Il exerce une fascination – répulsion avec la critique et le public, qualifié d’un des producteurs anglais les plus intéressants du moment tout en étant grossièrement taclé du fait qu’on ne le comprend pas et à son caractère imprévisible. On adopte alors une approche plus intellectuelle que sensorielle face à sa musique, on la contextualise et on la réfléchit plus qu’on ne l’apprécie. Ce n’est pas nécessairement par fermeture d’esprit: le fait est que Dean Blunt est un producteur expérimental et un mindfuck perpétuel.

Il nous a déjà fallu du temps avant de comprendre que Hype Williams n’était pas un réalisateur de vidéos mais son projet avec Inga Copeland au sein duquel ils jouent avec les genres, les sons , les silences et les distorsions quitte à perdre l’auditeur en chemin (on cherche toujours à comprendre leur performance à Primavera en 2012).
L’album solo de Dean Blunt sorti en 2014  semblait prendre le contre-pied, il s’adonnait à des sonorités beaucoup plus classiques, pop et mélodieuses presque folk ou country par moments. Tout cela contrastait avec le titre de l’album (Black metal), avec sa pochette toute noire sur laquelle ne figurait aucune information -pas même son nom- et avec ce que l’on connaissait du producteur. Même quand il rentrait dans les rangs il le faisait en brouillant nos repères: est-ce qu’on parle bien du même artiste, cette voix grave et profonde a t-elle toujours été là .

Chasser le naturel

Babyfather continue cette entreprise de retournement de cerveau. La mixtape Platinuium tears était sortie l’année dernière sans plus d’explications et mentionnait la participation de » dj escrow, db, t, mandy, gassman » aka des collaborateurs inconnus et probablement fictifs, le plus probable étant que Dean Blunt soit le seul cerveau derrière Babyfather. On l’entendait alors s’adonner ouvertement au rap pour l’emmener dans un territoire malaisant et complexe qui habite chacun de ses projets artistiques. Naïvement, on attendait de l’album qu’il nous en apprenne un peu plus sur Babyfather et Dean Blunt en général.

Sur la pochette figure un hoverboard au drapeau anglais face à un panorama sur la ville (autant dire que c’est immonde à souhait), à l’intérieur une citation d’Idris Elba “Without a doubt, I guarantee that it will be in rotation at every club, at every party and coming out the speakers of every car …this makes me proud to be British”. Quand on sait son scepticisme sur le producteur ( » It’s clearly avant garde […]To me, this song just sounds like a loop with talking over it, and I tuned out »), on est en droit de douter de la véracité de cette citation. Autant dire que le tout émane d’ironie.

La blague va se nicher dans l’album lui-même quand on constate que « this make me proud to be british » est utilisé en boucle pour le morceau qui ouvre l’album et revient comme un gimmick tout au long de l’album (Stealth, Sleath intro, Sleath outro). Sleath intro sonne comme une provocation tellement Dean Blunt pousse à l’extrême ce qu’on lui reproche parfois/ souvent: l’expérimentation. Sur 5 minutes il répète cette phrase en boucle sur une instru minimaliste aux sonorités exotiques, littéralement « a loop with talking over it ».
Tout l’album joue avec nos nerfs de la même manière que cette introduction. Les morceaux sont très courts et alternent entre le génial (Meditation, ShookGod hour, Deep ), l’anecdotique (Escrow, Escrow 2, Platinium cookies ) et l’inaudible (Flames, Prolific deamons, The realness). Dean Blunt commence à peine à construire quelque chose pour y mettre un terme au bout d’1 minute 30, sape le terrain dès que l’on commence se sentir en confiance. Des sonorités qui pop up dans tous les sens à la fin ou au début des morceaux, une voix trafiquée nasillarde qui revient perpétuellement, les interludes: tous ces éléments sèment le troublent et entachent la qualité des morceaux. 

Deep inside

Dean Blunt s’insère dans une tradition de rap très anglais rappelant le trip pop de Tricky et Roots Manuva dans son flow qui repose majoritairement sur sa voix très grave, son ton sérieux, une simple ligne de basse et une rythmique sèche (Shook, NAZ). C’est un album de hip hop pour ses transitions entre les morceaux qui créent une continuité, les interludes parlées, les sons de sirènes, de beepers et son champ lexical. Les références au thugging ( « Don’t waste time doing a crime that’s already been done/ Do you  know how hard that is/ Feds know this things yo have to be smarter than that« ), aux drogues, aux « pussy », c’est comme si il avait listé tous les codes de lyrics et des gimmicks de rap pour les réunir dans une chanson (on ne peut s’empêcher de penser à Versace quand il répète « twenty bands » 6 fois de suite au début de Meditation).

Arca est très présent sur l’album et leur collaboration donne parmi les meilleurs morceaux (Deep, Snm, Meditation). A voir leurs noms accolés le parallèle entre les deux artistes apparaît évident: les deux connaissent un certain succès critique et populaire (dans une juste mesure certes) malgré le coté intransigeant de leur musique, malgré les distorsions, les crissements et les plages de bruits, ils jouent sur la beauté sous-jacente au chaos. C’est d’ailleurs sur Meditation que Dean Blunt semble le plus sincère de l’album « Is this guy serious or what ? [..] Every boy got a problem with me/ Don’t see things how I see/ I don’t know what they asking of us/ Everyne got a question for us ».

On ne sait pas ce qu’a voulu dire ou faire Dean Blunt avec cet album si c’est un hommage à la scène anglaise, si il veut volontairement emmener le hip hop dans d’autres dimensions ou si il fait simplement n’importe quoi. On ne sait pas à quel point il faut prendre cet album au sérieux et chercher à l’interpréter ou alors le considérer comme une provocation et une vaste blague de sa part. On pourrait défendre aussi bien les deux théories opposées. Une fois de plus il faut juste prendre cet album comme il vient, savoir apprécier ses moments de grâce sans se laisser submerger par ce qui les entache.

Babyfather - BBF
6.5Note finale
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