A l’écoute d’Arca vient souvent cette question: pourquoi j’aime Arca alors que sa musique ne fait rien pour? Le succès d’Alejandro Ghersi (son nom d’état civil vous l’aurez compris) est lui-même incompréhensible, comment ce jeune producteur vénézuélien ayant deux sorties obscures en 2012 (Stretch 1 et Stretch 2) et un EP en 2013 (&&&&&) s’est retrouvé la même année à produire pour Kanye West et FKA Twigs? Ce qu’on sait c’est que ces collaborations lui ont ouvert les portes d’un royaume: adulé par la critique, toujours sollicité pour ses productions (Kelela et Bjork), faisant même la musique d’Hood By Hair pour un défilé à Florence. Dans ce contexte changeant on se demandait à quoi pourrait bien ressembler son deuxième album, est-ce qu’il se tournerait vers quelque chose de plus accessible ou ferait-il évoluer son concept ?  Mutant fait figure d’album test mais plus pour l’auditeur que pour Arca.

Sans repères

Le travail d’Arca repose sur l’hybridation: entre le mainstream et l’underground, entre les genres musicaux  mais aussi sexuels et identitaires. Son album Xen désignait « un autre » en lui ni féminin ni masculin mais plus la personnification d’une autre facette de sa personnalité “ And it’s this very sassy, confident, very feminine side of him. And he’s, like, going crazy, changing his outfits or whatever. That’s Xen inside of him. It’s this kind of ghost. A spirit. Alejandro’s spirit.” d’après Jesse Kanda.

Avec Mutant il pousse le concept à son paroxysme, il semble tester notre degré de tolérance pour voir jusqu’à quel point nous sommes prêts à lâcher prise. Les transitions entre les morceaux permettent une continuité qui nous fait nous perdre à mesure que l’album avance. Arca tisse sa toile, construit autour de nous un monde post- apocalyptique hostile aux hommes. Seule Umbilical  utilise la voix et loin d’être rassurante elle est répétée et déformée au point d’en devenir inquiétante. Les morceaux menacent de s’effondrer à tout instant, le sonorités éclatent en morceaux pour se recomposer. Regarder Fluid Silhouettes est encore le meilleur moyen de comprendre ce que sa musique fait à nos perceptions, l’équilibre se perd, on flanche, on se redresse, tout devient liquide, tout se mélange.

Devenir gris

Une fois que tout est embrouillé nous sommes en condition pour voir autre chose « Maybe the real truth is drawing strenght from the grey », jouer sur les nuances donc. Sur chacun des morceaux Arca exploite cette brèche entre la laideur et la beauté (Mutant, Faggot), le bruit et la mélodie (Hymn, En), la sérénité et l’angoisse (Gratitud, Enveloped), l’équilibre et le désordre (Sever, Umbilical): l’hybridation encore et toujours. Si on supporte ce désordre c’est parce qu’il arrive toujours à faire émerger une mélodie du chaos, c’est des notes de piano qui surgissent sur le bruit des machines et leur confère quelque chose d’autant plus tragique et mélancolique (En), ce sont ces rythmes clairs qui sont comme des gouttes d’eau tombant au fond d’un puits.

L’album violente à la fois nos perceptions et notre conception classique de la musique où telle sonorité est associée à telle émotion, en cela il est moins accessible que Xen car beaucoup plus brutal. Pourtant il résume ce pourquoi en dépit de toute logique on aime Arca: parce que c’est entrer dans un autre monde et être surpris à chaque instant d’y découvrir de la beauté.

Arca - Mutant
8.5Note finale
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5.3