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Écouter Arca s’apparente à la signature d’un contrat à sens unique: il faut accepter qu’il ne fera aucun cas de notre sensibilité et qu’il peut en advenir le pire comme le meilleur. En juillet dernier sa mixtape Entranas nous avait mise à rude épreuve, les expérimentations sonores nées dans son cerveau étaient balancées sans aucun filtre, sans aucune retenue ni souci de mise en forme. On craignait de le perdre et puis ce troisième album imprévisible et sublime est arrivé.

Confessions nocturnes

On ne dira jamais assez à quel point le visuel et l’audio sont indissociables chez Arca, ainsi chaque nouveau single annonçant l’album était accompagné de sa vidéo réalisée par Jesse Kanda. La symbiose entre ces deux là est telle qu’on en viendrait à se demander s’ils ne sont pas une seule et même personne, il suffisait de regarder le clip d’Anoche ou de Reverie pour saisir immédiatement et intuitivement qu’Arca avait poussé ses obsessions fondatrices au niveau supérieur. On y voit Alejandro Ghersi avec des costumes incroyables et pourtant à demi-nu, la caméra qui colle aux peaux, son propre corps violenté emplit tout: c’est certes dérangeant mais jamais gratuit. Le corps, la sexualité, l’identité, la frontière ténue entre bien et mal, entre le beau et le terrible, voilà les obsessions qu’Arca devait continuer d’explorer, et pour que cette quête ait une fin il fallait s’impliquer entièrement, ne rien céder à la pudeur et déterrer ses racines. Les sonorités se rapprochent de ce qu’il faisait adolescent sous le nom de Nuuro, pour la première fois il utilise sa propre voix, chante dans sa langue natale et puisqu’il ne faut rien cacher, les déluges de sons, de rythmes, de chocs, de crissements sont réduits au minimum. Dès lors que les morceaux sont chantés (9 des 13 morceaux)  la production devient minimaliste, la voix est nue et ne peut se draper que dans les nappes de mélodies englobantes. Et parce que c’est Arca il y a comme un sentiment de malaise qui se dégage, écoutez ses morceaux au casque, vous entendez toutes les respirations, les tremblements de la voix, la concentration, la retenue pour chanter juste et tenir ce chant si aigu, ce ton de chant presque liturgique qu’il a adopté (Coraje, Miel, Sin rumbo, Piel). C’est comme si un inconnu vous déversait dans l’oreille ses pensées les plus intimes et ses souillures les plus crasses: c’est presque trop à encaisser. La seule exception à ce dénuement du chant a lieu sur l’incroyable Desafio où  les superpositions montrent son talent de producteur et son savoir-faire dans le traitement des voix pour lequel Bjork, Kelela, Kanye West ne se sont pas trompés.

De chair et d’os

Tout est chanté en espagnol mais on parvient à comprendre un peu la teneur des choses (espagnol niveau A2), il est question d’amour qui tourne à la folie et au déchirement (Anoche), de la métamorphose du corps en autre chose (Piel), de passion brutale (« Búscame y penétrame y devórame« / « Mange moi et pénètre moi et dévore moi »). C’est charnel et violent et il suffit de voir la tracklist pour le sentir (Castration, Whip, Piel). Les morceaux instrumentaux ont un niveau de contrôle et d’élaboration encore jamais atteint chez Arca. Urchin est comme une matière mouvante qu’on regarderait ressasser, s’élever et atteindre des proportions gigantesques pour finalement se ramasser sur elle-même. Comme pour un Ash Koosha, on ne sait comment faire pour parler d’une musique faite de textures et que l’on sent produite pour être éprouvée.

Arca a livré son album le plus audible et le plus accessible musicalement, paradoxalement c’est aussi le plus éprouvant. Une personne nous est livrée toute entière sur un plateau, aussi bien son cerveau que son corps que sa créativité, on se retrouve alors avec ça entre les mains à se demander si l’on mérite autant de confiance et comment gérer un tel condensé d’émotions. On en ressort plus ou moins indemne selon les sensibilités mais à la fin de l’écoute on est obligé de se sentir admiratif  devant la beauté d’une telle mise à nu.

Arca - Arca
8.9Note finale
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